André Gide : Les gestes d’amour et l’amour des gestes
de Maja Vukušić Zorica

Dans le volume tiré de sa thèse André Gide : Les gestes d’amour et l’amour des gestes (Éditions Orizons, avril 2013), Maja Vukušić Zorica développe ce qui lui semble être l’une des clés essentielles pour la compréhension de l’œuvre gidienne : le geste. Un geste qui s’entend parfois comme un lieu des « contradictions et changements » où, malgré tout, « l’authenticité » demeure un fil conducteur.

Dès sa brève introduction (une demi-page), l’auteur prend soin de justifier le choix de la thématique, assurant que la notion de gestes englobe elle-même de nombreuses notions qui « vont introduire les gestes gidiens qui amèneront à leur tour une différenciation entre le geste, la geste et la gesticulation ».

En faisant la lecture de ces gestes, l’auteur développe ce qui fait la richesse tout autant que la complexité d’André Gide et de son œuvre. Ajoutons qu’en abordant le geste d’un point de vue analytique et en le couplant avec la notion d’amour, Maja Vukušić Zorica fait le choix de réfléchir à l’œuvre à travers tout ce qui touche à l’aspect physique de l’intime et de l’artistique.

Le reste de l’ouvrage s’organise autour de quatre parties, comprenant chacune plusieurs sous-parties (relevons qu’il n’y a pas trois, mais quatre sous-parties dans la troisième partie : le sous chapitre intitulé « de la chasse, de la curiosité, de l’impunité, de la gratuité et du diable » est bien le numéro quatre des sous-chapitres, et non le troisième.) : « L’Autofiguration du sujet – Les Cahiers d’André Walter, Allain et les débuts du Journal », « Madeleine et Cuverville, "lieu de torpeur" », « L’homosexualité à la première personne », « Les Notes sur Chopin et le piano touchant / touché ».

Dans le premier chapitre, le lecteur plonge dans les débuts de Gide, à travers notamment le Journal et Les Cahiers d’André Walter. Ainsi, Gide y est présenté comme « un auteur qui parle à travers la figure du narrateur ironique ». Des débuts révélateurs, même si Gide lui-même reviendra quelques années plus tard sur l’ouvrage de jeunesse que sont Les Cahiers d’André Walter, non sans quelques distances.

On saluera le passage sur « le subjectif » qui s’intéresse aux origines de Gide, de son travail, de sa passion pour le dire, et donc pour le geste fondateur de son œuvre : l’écriture.

Le chapitre sur Madeleine se déroule comme une évidence, et entoure d’un linceul cet amour impossible et éminemment complexe. Les deux chapitres suivants mêlent avec finesse l’intime et l’œuvre, où une large part est consacrée à la question homosexuelle.

Ce livre représente donc un bel hommage à Gide, où la multiplicité des gestes vient appuyer la quête gidienne des possibles.

Nous nous permettons cependant de nuancer certains points :

Tout d’abord, si le lien avec le marquis de Sade n’est pas vide de sens, l’image présentée du marquis se doit d’être révisée : en effet, là où l’auteur juge que les « 120 journées de Sodome sont […] inachevées car inachevables », il convient de rappeler que l’œuvre terminée en 1785 a été égarée. Le marquis, lors de son transfert de la Bastille, a cru son livre perdu ou brûlé, et dira à ce propos en pleurer « des larmes de sang ». Ainsi, l’œuvre retrouvée par un certain Arnoux de Saint-Maximin, qui la récupérera avant de la revendre, ne peut être réduite à ce critère : « inachevables », puisque nul ne sait si le marquis n’aurait pas souhaité y apporter quelques modifications.

Enfin, toujours dans ce paragraphe, la réduction de Sade à un seul ouvrage érotique peut être fort regrettable, car les gestes d’amour peuvent exister chez Sade, tout comme l’amour des gestes dans les nombreux autres ouvrages sadiens non érotiques. Derrière cet évident « tout dire » se cache en réalité une ironie latente. Il aurait alors fallu sortir des sentiers battus sadiens, pour ouvrir la voie – et la voix – aux héroïnes libres et libérées comme Jeanne Laisné, par exemple.

Un autre point concerne le « je ». En effet, là où l’auteur souligne que « Gide va oser dire “je”, à l’encontre de Proust et de Wilde », il convient de préciser que ce « je » gidien est antérieur à la recherche proustienne. Il n’y a donc pas de véritable encontre, mais plus vraisemblablement une prise de plume différente selon les deux auteurs.

Malgré ces deux points, l’ouvrage présente un intérêt certain pour les amoureux de Gide pour lesquels la passion des gestes se vit tant dans le livre autobiographique que dans la seconde réalité propre à Gide.

Justine Legrand

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