23 Oct 2020

Ce qu’en pensent Ernst Robert Curtius et André Gide

Paola Codazzi répond aux questions de Peter Schnyder

(Société d’Études françaises de Bâle, 12 octobre 2020)


Peter Schnyder : Je remercie Robert Kopp d’avoir initié cette conférence, autour d’une question qui a fait couler beaucoup d’encre et qui reste épineuse. Elle est liée à l’idée d’Europe, comme l’a rappelé le regretté Marc Fumaroli. Pourquoi, dès lors, ne pas donner la parole, comme nous le faisons ce soir, à deux Européens « avant la lettre », André Gide (1869-1951) et Ernst Robert Curtius (1886-1956) ?
Pour ce faire, j’ai l’honneur de m’adresser à une spécialiste de la question, Paola Codazzi. Elle a soutenu une thèse de doctorat sur André Gide et les conséquences de la guerre, avec un long chapitre sur Ernst Robert Curtius : André Gide et la Grande Guerre. Émergence d’un esprit européen. Cette thèse va paraître prochainement aux Éditions Droz, à Genève. Paola Codazzi est chercheuse et enseignante à l’Université de Haute-Alsace. Elle n’est pas une inconnue, puisqu’elle a préparé avec Martina Della Casa et Pierre Thilloy, une séance à la Société d’études françaises sur « André Gide nous interroge. Interviews imaginaires », avec le groupe Gide-Remix (18 novembre 2019).

Avant de passer à la première question, je voudrais demander à Paola de nous retracer, en deux mots, son parcours académique. Il aurait beaucoup plu et à Gide et à Curtius, qui tendaient constamment vers l’excellence : c’était justement un parcours d’excellence. Que faut-il entendre par là, dans ton cas, chère Paola ?

Paola Codazzi : J’ai étudié à l’Université de Pavie, dans le nord de l’Italie, à côté de Milan, l’une des plus anciennes institutions académiques du monde, fondée en 1361. Pavie a un système universitaire unique en Italie, élaboré à partir du modèle d’Oxford et de Cambridge en Angleterre. Il y a vingt collèges au total, dont quatre auxquels on accède sur des critères de mérite. J’ai été admise à l’un ces collèges, le « Collegio Ghislieri ». En 2008, après le baccalauréat, j’ai passé un concours et tout au long de mon parcours, j’ai fréquenté les cours à l’université ainsi que des cours supplémentaires. J’ai donc obtenu un double diplôme. Mais ce qui a vraiment compté pour moi, en tant qu’étudiante en langues et littératures étrangères, a été la possibilité offerte par mon collège d’accéder à des programmes d’études à l’étranger. Au cours de mes deux ans de master, j’ai habité plus en France qu’en Italie : à Strasbourg, d’abord – première fois en Alsace – et à Paris, ensuite, où j’ai fréquenté pendant une année les cours de l’École normale supérieure. C’est là que j’ai croisé le chemin de Gide, pour ainsi dire… Mes recherches m’ont ensuite conduite à Bologne et à Mulhouse pour le doctorat et le post-doctorat.

P. S. : Revenons un peu en arrière. Gide est né en 1869 – il a donc 20 ans en 1889 : c’est alors une France qui a oublié la guerre franco-prussienne de 1870, le régime strict et moralisateur de Mac Mahon. Dans les années 1890, le pays est stable ; il est riche, bourgeois et peu social. Ce sont les grands corps bien en place de la IIIeRépublique – État, Armée, Église – qui tiennent le haut du pavé. Les courants réalistes et naturalistes sont encore très présents. Côté poésie, il faut mentionner le classicisme parnassien et l’école symboliste. Mais dans les années 80, ce sont le désenchantement et l’idée de décadence qui caractérisent la littérature. L’un et l’autre expliquent le succès, dans les milieux d’avant-garde, de l’intérêt pour l’étranger, de la pensée bouddhiste, de Schopenhauer, plus tard de Nietzsche. C’est que la génération de Gide, avec Claudel, Valéry, Ramuz et Proust, va modifier profondément le paysage littéraire de leur pays.

Alors, dans ce contexte complexe, quel a été le rôle d’André Gide ?

P. C. : Gide fait son entrée en littérature avec Les Cahiers d’André Walter, publié en 1891. Il est alors proche des salons symbolistes et fréquente les célèbres mardis de la rue de Rome. Sa volonté de créer est très forte, il veut réussir, se faire un nom, et cherche alors dans les livres de quoi nourrir (et ordonner) sa pensée. Dans cette première phase de sa vie, le temps consacré à la lecture est énorme. Il tient à cette époque un carnet, le Subjectif, où il note les titres des textes qu’il lit. La part des auteurs étrangers est très importante : Heine, Ibsen, les Anglais (Wells, Stevenson, etc.). La lecture est plus importante que tout le reste, au point que lorsqu’il visite en compagnie de sa mère les fameuses grottes de Han-sur-Lesse, en Belgique, il déplore que celles-ci le distraient de l’ouvrage de Théodule Ribot sur Schopenhauer.

L’œuvre du philosophe allemand l’intéresse particulièrement. C’est avec un « ravissement indicible » qu’il lit Le Monde comme volonté et représentation. Il y a une forte logique à ce que Nietzsche, d’abord admirateur de Schopenhauer puis son plus farouche adversaire, succède à son compatriote. Dans une « Lettre à Angèle » – titre de la chronique que Gide tient dans la revue L’Ermitage –, Nietzsche fait l’objet d’une longue étude. Nous sommes en 1899, à un moment où le philosophe est exposé, en France, à bien des railleries.

Dans ces années de formation et de première maturité, l’activité critique a une valeur évidente pour Gide. Elle témoigne de son refus de tout jugement fondé sur des partis pris. Elle témoigne aussi de son ouverture d’esprit, car l’écrivain a non seulement (re)découvert, pour beaucoup de Français, l’humanisme de Goethe, ou Dostoïevski – qu’il salue comme un maître en psychologie –, mais il est également l’un des premiers à parler de romanciers contemporains, sans distinction de nationalité. Chez lui, se croisent une curiosité intellectuelle et une indépendance d’esprit rares.

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André Gide avec Léopold Chauveau, Roger Martin du Gard et anonymes, à Pontigny, en 1927. © Archives André Gide de la Fondation Catherine Gide

P. S. : Ce qui est évident, c’est donc l’importance que le jeune Gide accorde à la littérature étrangère– n’en déplaise aux nationalistes. Car il y a alentour une évidente frilosité. Citons, sans chercher à être exhaustifs, les littératures nordique (avec Ibsen), anglaise (avec Dickens, Browning, H. G. Wells), orientale (avec Hafiz et Omar Khayyâm), allemande (avec, tu viens de le dire, Heinrich Heine, Novalis et, surtout, Goethe).

En 1903, Gide est invité à donner une conférence à la cour de Weimar. Il a été, certes, à Munich, en 1892, mais maintenant, il y va en mission officielle. Que conclure de ce voyage ?

P. C. : Il faut brièvement rappeler que c’est à la demande du comte Harry Kessler que Gide est invité à la cour de Weimar. Kessler est le président d’honneur du conseil d’administration du musée du Grand-Duché de Weimar. En août 1903, il organise une exposition de peintres impressionnistes et néo-impressionnistes (Maurice Denis, Paul Signac, Théo van Rysselberghe, pour citer quelques noms). Par l’intermédiaire de la femme de ce dernier, Maria van Rysselberghe – la célèbre Petite Dame – Kessler invite Gide à donner une conférence.Gide observe, mi-amusé, mi-ahuri, que la vie à la cour s’y passe encore comme au siècle de Goethe. C’est une société très hiérarchisée et à mille lieues d’une République. Voici ce que raconte Maria van Rysselberghe, vingt ans plus tard, à ce sujet : « La grande-duchesse faisait une entrée un peu théâtrale, comme poussée par un élan chaleureux qui s’empressait au-devant de nos révérences, non sans une certaine grâce. […] Elle s’avançait suivie par les gens de sa maison. Sitôt après les présentations, on passait dans la salle à manger qui occupe une des extrémités du château. Dans cette grande pièce ronde, très haute, de grand style, se trouvait une table ronde aussi, entourée de huit majestueux fauteuils derrière lesquels se dressaient de grands diables de laquais en culottes courtes, très dorés sur toutes les coutures. »

Le voyage à Weimar révèle à Gide l’Allemagne du début du siècle, un pays enfermé dans un rigide conservatisme politique et culturel. En même temps, grâce à ce voyage, il noue des contacts qui vont lui être précieux pour la suite. À son retour, il conçoit le projet d’une traduction en allemand de son Philoctète et prévoit de faire représenter son Roi Candaule à Vienne.

Rappelons aussi que c’est aussi à l’occasion de son voyage à Weimar qu’il rencontre Aline Mayrisch, femme cultivée d’origine luxembourgeoise. On verra par la suite le rôle joué par « Loup » dans la période qui suit la Première Guerre mondiale…

P. S. : La psychologie des peuples reste alors très prisée, et Gide n’y échappe pas. Peux-tu nous dire ce qu’il en est, et pourquoi Gide n’a pas évité cette typologie généralisatrice ?

P. C. :  Lorsqu’il s’exprime au sujet de la France et de l’Allemagne, Gide s’approprie fréquemment des idées qui appartiennent au champ de la psychologie des peuples. La France est la patrie du dessin, alors que l’Allemagne est celle de la musique. Si les Français sont doués d’esprit critique – en art comme dans la vie – les Allemands en manquent cruellement, au point qu’ils acceptent de se soumettre à toute règle, à toute loi. Les stéréotypes de ce genre, après 1871, prédominent dans l’image que les Français se font de l’Allemagne, etvice-versa. Gide n’y échappe pas, comme tu as dit, même s’il s’efforce de ne pas trop généraliser.

Je pense par exemple à ce qu’il écrit à propos de Felix-Paul Greve, qui a traduit son Immoraliste et bien d’autres de ses textes en allemand. Les deux hommes se rencontrent pour la première fois à Paris en 1904, dans le hall d’un hôtel. La personnalité de Greve surprend Gide, au point qu’il transcrit aussitôt l’essentiel de ses impressions dans un court récit qu’il fait lire à son ami Marcel Drouin. Il ne se décidera à le publier que quinze ans plus tard, en 1919, avec le titre « Conversation avec un Allemand quelques années avant la guerre ». Voici la note qui précède la première édition : « [...] bien que quelques traits de la figure de F. P. G. accusent une inquiétante ressemblance avec ceux que certains de nous bâillent aujourd’hui pour les plus marquants de la race germanique, je doute qu’il soit prudent de s’attacher trop à leur valeur représentative. »

En un moment historique où tout travaille à la haine, Gide invite ses lecteurs à ne pas généraliser. Le propos est généreux, mais il lui arrive de ne pas le respecter. Dans les passages du Journal qu’il consacre à Walther Rathenau, alors ministre de la Reconstruction de la République de Weimar, Gide se dit agacé par sa « lourdeur germanique ».

P. S. : Survient alors la Première Guerre mondiale, l’Europe tout entière s’entredéchire. Peux-tu nous dire comment Gide « vit » la guerre ? Quels changements dans sa pensée entraîne-t-elle ? Et le traité de Versailles ?

P. C. : La Grande Guerre met un terme à une période où il est presque impossible de tenir compte des voyages accomplis par Gide, vers divers points de France et d’Europe, sans négliger ses séjours en Afrique du Nord. Habitué à se déplacer à son propre gré, sans passeport, il se trouve du jour au lendemain contraint de vivre selon un rythme pendulaire, entre Paris et Cuverville. Il en souffre beaucoup : au moment où le vieux monde s’écroule, le « bipède » est en cage.

Pendant les premiers mois du conflit, Gide se tient en retrait, il observe ce qui se passe autour de lui. Il peine à prendre conscience de l’ampleur des événements, comme beaucoup de ses contemporains d’ailleurs. À la fin de l’année 1914, il décide d’agir. Avec l’aide de Maria van Rysselberghe, il fonde le Foyer franco-belge, œuvre destinée à accueillir les civils de Belgique et du nord de la France. Pendant plus d’un an, il travaille sans arrêt, douze heures par jour. Le temps pour écrire lui manque, tous ses projets demeurent en attente (dont L’Aveugle, qui deviendra La Symphonie pastorale). Gide s’accroche alors au Journal comme à une bouée de sauvetage au milieu d’une tempête. Dans ces pages, à partir de 1916 – année décisive pour le sort du conflit et pour sa vie également – il commence à développer une réflexion toute tendue vers ce qui sera après la guerre. Décidément, il s’intéresse moins aux événements qu’à leurs conséquences. Pour reprendre les mots de Pascal Dethurens, Gide se rend compte que le salut sera européen, ou ne sera pas. Et que l’Europe de demain ne pourra pas se passer de l’Allemagne.

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André Gide avec Théo et Maria Van Rysselberghe à Weimar, en 1903. © Archives André Gide de la Fondation Catherine Gide

P. S. : On le voit, Gide est à l’opposé des nationalistes. Quel a été alors leur rôle justement, à commencer par Maurice Barrès (sur qui Curtius a fait une étude où il parle de son nihilisme), Charles Maurras ou Henri Massis ?

P. C. :  Il est peut-être utile de reprendre ici une distinction proposée par Michel Winock, celle entre nationalisme fermé et nationalisme ouvert. Maurice Barrès, avec Charles Maurras, prône l’affirmation d’une société close sur elle-même. Les contacts entre peuples différents sont à leurs yeux responsables de la décadence et de la dissolution de l’unicité du génie français. Leur point de vue est celui d’un nationalisme apeuré, définissant la nation par l’exclusion du divers. Un nationalisme fermé justement. Le discours ressortissant au « nationalisme ouvert », auquel Gide appartient – sans oublier Valéry et d’autres – tente en revanche de trouver une forme de conciliation entre le respect de l’identité nationale et l’ouverture des frontières. Ce nationalisme-là est généreux, hospitalier, solidaire des autres nations, hissant le drapeau de la liberté et de l’indépendance de chaque culture.

Je vous propose de lire à ce sujet un court extrait de l’article de Gide « L’Avenir de l’Europe », publié en 1923 dans La Revue de Genève. C’est à cette revue suisse que l’écrivain confie l’essentiel de ses réflexions sur le sort du continent : « Le véritable esprit européen, s’oppose à l’infatuation isolante du nationalisme », écrit-il, « il s’oppose également à cette dépersonnalisation que voudrait l’internationalisme. » Cette phrase synthétise bien le point de vue de l’écrivain, qui envisage l’Europe comme un ensemble où la diversité travaille au profit de l’unité. Dans un autre texte, en réfléchissant plus particulièrement aux rapports entre la France et l’Allemagne, le futur auteur des Notes sur Chopin (1931) file une métaphore musicale bien connue depuis le Congrès de Vienne : « C’est une absurdité que de rejeter quoi que ce soit du concert européen. C’est une absurdité que de se figurer qu’on peut supprimer quoi que ce soit de ce concert. »

P. S. : Comment Gide va-t-il se tourner vers Ernst Robert Curtius ? Qui était-il ? En quoi se distinguait-il de l’université allemande de son époque ?

P. C. : Originaire de Thann, alors sous la domination allemande, Ernst Robert Curtius est l’un des plus grands romanistes de sa génération. Après des voyages à Paris et à Rome, il s’installe à Strasbourg pour faire ses études. En 1910, il soutient sa thèse sur la littérature médiévale et débute une carrière universitaire qui l’amène d’abord à Marburg, puis à Heidelberg et à Bonn. Comme on le sait, il a même postulé, en 1936, à Bâle, et il s’en est fallu de peu qu’il soit élu.

En 1919, Curtius se fait connaître par son essai Les Pionniers littéraires de la France nouvelle, consacré aux plus éminents représentants de la littérature française de l’époque. Y figurent les noms de Romain Rolland, de Paul Claudel, d’André Suarès, de Charles Péguy, et bien sûr, de Gide, auquel est dédié le premier chapitreÉcrit avant-guerre, l’essai suscite maints remous dans les milieux universitaires allemands au moment de sa publication, car son auteur adopte une perspective critique manifestement à contrecourant du climat intellectuel ambiant. Les nationalistes l’accusent de trahison, d’une « tentative de fayoter avec la nation-nègre ».

Flatté par la place d’honneur qui lui est réservée, lui-même en lutte contre les Barrès et les Maurras, Gide adresse à Curtius un exemplaire de La Symphonie pastorale. C’est le début d’une correspondance de plus de trente ans, capable de résister aux dures épreuves imposées par un siècle de violences collectives. Le premier terrain de discussion entre Gide et Curtius se rapporte aux relations franco-allemandes : les deux hommes sont persuadés de la nécessité d’une entente entre gens de bonne volonté de l’un et de l’autre côté du Rhin. De ces questions, ils discutent lors de leur première rencontre, qui a lieu en 1921, au château de Colpach, au Luxembourg.

 

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André Gide avec, Pierre Viénot, Maria Van Rysselberghe, Jean Schlumberger, André Maurois, Jacques Delacretelle, Lytton Strachey... à Pontigny en 1923.  © Archives André Gide de la Fondation Catherine Gide

P. S. : Que dire de la rencontre, d’abord épistolaire, ensuite réelle, entre Gide et Curtius ? Et que dire des lieux de rencontres importants et un moment si prometteurs, Colpach et Pontigny ?

P. C. : La première rencontre de Gide et Curtius a lieu au Luxembourg par l’intermédiaire d’Aline Mayrisch, fine connaisseuse de la culture allemande, européenne convaincue tout comme son mari, l’industriel luxembourgeois Émile Mayrisch. Stratégiquement située au cœur du Vieux Continent, leur demeure devient à cette époque un lieu privilégié d’échange et de confrontation.Voici ce qu’écrit Curtius à Gide à son retour de Colpach : « Il m’est impossible de mentionner », écrit-il, « tout ce que Colpach m’a offert. Ce qui m’a ému le plus profondément et ce pourquoi je vous remercie le plus profondément, c’est votre confiance humaine. J’étais allé trouver un artiste et j’ai trouvé un homme. »

Quelques mois après, dans La NRF, Gide publie un article consacré aux « Rapports intellectuels entre la France et l’Allemagne ». Celui-ci est le résultat le plus évident du débat entamé avec Curtius dans la demeure des Mayrisch. En voici un extrait : « Enfin une voix d’outre-Rhin nous encourage et nous rassure [...]. Et peut-être cette voix n’est-elle ni la seule, ni la première qui parle ainsi : je m’excuse auprès de ceux que je n’ai pas entendus. Curtius souhaite, autant que nous pouvons le souhaiter, une reprise des relations intellectuelles entre les deux pays ; mais ces relations lui paraissent et nous paraissent également, inadmissibles, s’il faut qu’elles soient basées sur une préalable dénationalisation de l’intelligence. »

L’occasion d’une nouvelle rencontre se présente un an plus tard, à Pontigny. Curtius est le seul Allemand présent, car malgré la bonne volonté qui anime Gide et le patron du lieu, Paul Desjardins – sans oublier le rôle joué par Charles Du Bos – aucun des autres invités, en cette période de forte tension, n’a osé franchir le Rhin. Entouré de personnalités venues de France (Roger Martin du Gard, Jean Schlumberger, Jacques Rivière), de Belgique (Maria van Rysselberghe), du Luxembourg (Aline Mayrisch), d’Angleterre (Dorothy Bussy), Curtius voit se réaliser son souhait d’être accueilli et de pouvoir discuter « sur un pied de parfaite égalité intellectuelle et morale ». Disons qu’à ce moment-là prend forme une communauté d’esprits, une Europe intellectuelle, dont Gide est le catalyseur.

 N 11 EC à AG 18 janv 1932 rectoN 11 EC à AG 18 janv 1932 verso

N 11 EC à AG 10 oct 1931 recto

Manuscrits de la Correspondance de Gide et Curtius. © Archives André Gide de la Fondation Catherine Gide

P. S. : À Pontigny, ce sont de véritables humanistes, avec Dujardin, Heurgon, Du Bos. Mais étaient-ce des esprits européens ? Et quelles en sont les évolutions ? Y a-t-il eu, y a-t-il pu yavoir, à un moment ou un autre, réciprocitédes revendications ? Comment éviter les blessures de la guerre, le sentiment des Allemands d’avoir été floués par le traité de Versailles, la volonté des Français, de créer une Europe sous l’égide de leur pays ?

En d’autres termes, avec de tels présupposés, les Français peuvent-ils comprendre les Allemands ? Et inversement, les Allemands, les Français ?

P. C. : Le passage de Curtius au Luxembourg, d’abord, et en Bourgogne, ensuite, produit une série de retentissements d’importance. Quitte à simplifier un peu la réalité, on pourrait presque dire que l’intensification des échanges sur l’axe franco-allemand prend appui sur l’axe Gide-Curtius. Les esprits avisés ne cessent de plaider en faveur de la réconciliation et de s’exprimer contre une paix ratifiée par un traité qui impute à la seule Allemagne la responsabilité de la guerre. « La politique se développe sur un plan, la littérature sur un autre », avait écrit Gide à la fin du siècle précédent… Et c’est tellement vrai ! Écrivains et intellectuels désirent créer une communauté d’esprits libres et ouverts, mais leur projet se heurte au climat politique ambiant.
Français et Allemands peuvent-ils se comprendre ? La question qu’on se pose aujourd’hui est aussi le titre d’un article écrit par Curtius pour La Revue de Genève en 1922, peu avant que n’éclate la crise de la Ruhr. « Scrutons-nous franchement en nous demandant si véritablement nous désirons nous comprendre », affirme Curtius, « […] On devra alors s’avouer que le point de vue français et le point de vue allemand sont inconciliables. »

Avec cette attaque, Curtius ne visait pas Gide et son entourage, mais les nationalistes des deux pays. Peu importe : le pessimisme dont il fait preuve blesse son correspondant. En quelques jours, Gide rédige un texte sous forme de « lettre ouverte », empreint de tristesse, mais aussi d’indignation, texte qu’il souhaite confier à La Revue de Genève. Il renonce assez vite à ce projet de publication, mais adresse ses pages à Curtius pour qu’il en prenne connaissance. Curtius est naturellement très affligé par ce courrier. Dans une lettre à Charles Du Bos, il essaie d’expliquer son point de vue.

Au sujet des rapports franco-allemands, Gide semble confondre le « domaine purement spirituel » et « la sphère plus terrestre et épineuse des relations politiques ». Cette distinction, pour schématique qu’elle soit, montre qu’il existe bien une tension traversant leurs échanges. Curtius parle de « malentendu », mais c’est quelque chose de plus profond. Dans cette perspective, il me semble, leur correspondance s’avère à la fois unique et exemplaire. Unique, en ce sens qu’elle témoigne de l’engagement de deux individus, de deux personnalités, qui ont essayé d’interpréter, dans le dialogue, la vie de leur temps. Exemplaire, car elle se fait le miroir de contradictions inscrites dans une époque où les questions politiques retentissent sur le discours littéraire, sans parvenir à dialoguer.

P. S. : On le voit, Curtius est dans une position inconfortable, en tant qu’Allemand francophile, mais exigeant une association ou une fédération d’esprits libres sans partis pris. Que fait-il, au vu des hésitations de Gide, pour le convaincre d’agir en vue d’une telle communauté franco-allemande d’intellectuels ? Il dit lui-même qu’il ne suffit plus d’avoir de l’esprit, mais qu’il faut avoir du courage. Et quidd’une collaboration entre Gide et Thomas Mann (que Curtius connaît personnellement ?) Et la Société Nietzsche présidée par Friedrich Würzburg ? Comment réagit l’écrivain français, par ailleurs salué en France comme « le contemporain capital », aux compliments, prières, déclarations intempestives de son ami ?

P. C. : Curtius est convaincu qu’il faut agir et tenter, comme on l’a dit, de réunir les grands esprits des deux pays. Plus actif que Gide, il lui propose de se mettre en rapport avec Thomas Mann. En le décrivant comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération, il suscite l’attention de notre auteur, qui lui envoie une copie de ses Morceaux choisis.Bien que leurs esthétiques divergent profondément, Gide et Mann se découvrent des affinités à partir du moment où il s’agit de condamner les dangers du nationalisme et de promouvoir une entente fondée sur la compréhension réciproque. Plus que dans leur correspondance, dont quelques lettres seulement ont survécu, ce sont leurs contributions en revue qui s’appellent et se répondent, dans un jeu d’écho qui n’est que partiellement assumé. Mann cite Gide, Gide cite Mann, mais les deux écrivains ne se rencontrent qu’en 1931, lorsque les jeux sont (presque) faits.

Comme tu l’as évoqué, il y a un moment où Curtius propose à Gide de faire partie d’une nouvelle société d’érudits, la Société Nietzsche. Il suffit de parcourir le premier prospectus, qui date de 1922, pour se rendre compte qu’il s’agit d’une société savante, loin de vouloir proposer une action d’envergure internationale. Mais Gide se soustrait, estimant que la centralité de la figure du philosophe allemand était en contraste avec la vocation européenne affichée par la société en question. La prudence est de mise, car l’on avance sur un terrain miné. Tenace, Curtius insiste, tout en ayant soin de garder le discours sur le plan de la culture et de littérature. Après 1922, il écarte volontairement toute référence au débat socio-économique. Pourtant, même sur le terrain intellectuel, Gide se montre frileux. Au fil du temps, la réserve dont l’écrivain français fait preuve face à ses initiatives achève d’éteindre son zèle. Il finira donc par se résigner, déçu, et s’occupera de moins en moins de littérature française contemporaine. Leur correspondance se poursuit, avec une affection toujours bien vive, mais l’Europe cède le pas à l’étude du MoyenÂge latin.

P. S. : Comment s’expliquer la retenue, la réticence, les blocages de Gide ? Ce n’est sans doute pas simplement dû à la rédaction et à la mise au point des grandes œuvres de la maturité qui l’occupent à cette époque : Si le grain ne meurtCorydonLes Faux-monnayeurs...

Et comment Curtius et Gide « officialisent » en quelque sorte leurs démarches, étant donné que l’un et l’autre s’expriment par des articles fondés sur la question de la culture franco-allemande et de la nécessité d’une entente tangible, si possible institutionnalisée ? Pourquoi cette communauté des élites européennes, sinon cordiale, du moins « de raison », à bonne distance, mais empreinte de sympathie et de respect mutuel n’a-t-elle pas pu se faire ?

P. C. : Gide est un être mouvant, changeant, qui refuse tout esprit de système. Il aimait se comparer à Protée, dieu qui, dans la mythologie grecque, varie sans cesse de figure. Toute forme de collaboration avec une institution – fut-elle animée par des propos tout à fait nobles – lui paraissait suspecte, car rien n’était à ses yeux plus important que sa liberté de pensée, que son indépendance intellectuelle. D’où sa propension à agir en dehors des pétitions et des manifestes, sa tendance à se méfier des organisations de coopération internationale. Gide est et souhaite rester un homme de Lettres. Il agit dans les coulisses de la politique européenne, multipliant les contacts et les échanges, s’efforçant de faire de chaque rencontre un nouveau point de départ. Il ne prendra jamais part aux réunions de la SDN, comme le fait son confrère Valéry, par exemple, ni ne participera aux activités de l’Institut International de Coopération Intellectuelle (IICI). Gide se garde de jouer un rôle dans ce contexte, tout en restant toujours en éveil. Il salue favorablement la création de l’Entente internationale de l’Acier, qui témoigne à son sens d’une « orientation nouvelle de la politique ». Avant son départ à Berlin, en 1928, il écrit à Curtius qu’il « [attend] le plus grand profit […] de cette reprise de contact avec l’Allemagne. » Son correspondant n’y croit déjà plus… Et il a peut-être raison.

Dans les années trente, alors que Gide s’intéresse au communisme, Curtius plaide pour un retour aux valeurs humanistes, poursuivant des recherches sur l’Antiquité et le Moyen Âge latin, et, à travers eux, sur la littérature européenne. 1932 est une année carrefour dans leur rapport et plus largement, dans les rapports intellectuels entre les deux pays. La date est hautement symbolique, car il s’agit du centenaire de la mort de Goethe. Autour du grand auteur allemand, qui est aussi et surtout l’un des plus éminents représentants de la littérature européenne, les élites intellectuelles réunissent une nouvelle – et dernière – fois leurs efforts. La Nouvelle Revue française consacre un numéro spécial à l’écrivain de Weimar, publiant de nombreuses contributions d’auteurs d’outre-Rhin, dont Curtius. Le critique y développe exactement la même idée que son ami et correspondant : génie hors pair, Goethe a contribué, par l’universalité de son œuvre, au rapprochement entre deux sensibilités diverses, l’allemande et la française. L’espoir est que son exemple ne soit pas oublié. Une année plus tard, avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler, Curtius ne pouvait que constater ceci : « Vous ne pouvez pas savoir », écrit-il à Catherine Pozzi, « ce que c’est que de vivre dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Le droit, la raison, la culture y sont honnis. La Bête est déchaînée, l’esprit est terrorisé. »

P. S. : Merci, chère Paola. On voit que l’Europe tient à la liberté de la pensée et elle en paie le prix : il reste et restera l’acceptation de la complexité, de l’incertitude, de la diversité reconnue, de la tolérance de frustration... L’idée d’Europe a préoccupé bien des personnalités avant et après notre fameux tandem. Nous pourrions évoquer l’Europe de Jacob Burckhardt, de Jean Monnet, ou encore Mein Europade Michael Krüger, sans oublier l’Europe défendue par le regretté Marc Fumaroli, cité par Robert Kopp dans des pages de la Revue des Deux Mondes sur le sujet. Mais je voudrais simplement citer David Djaïz, auteur, en 2019, de Slow démocratie qui, dans le dernier numéro de La NRF (octobre 2020, chapitre « Vie et mort de l’Europe », p. 140), clôt comme suit sa réflexion sur la nouvelle crise de la conscience européenne : « L’Europe habite de plain-pied la complexité, et c’est notre force. Notre registre est immense : nous pouvons puiser l’inspiration dans la rationalité grecque, la loi juive, le droit romain ou encore la grâce chrétienne... [...] Tout en Europe est translation, transmission et différence. Elle est une sorte de partition musicale » et un peu plus loin : « Il ne tient qu’à nous de faire en sorte que l’ensemble soit symphonique plutôt que désaccordé. » Et il clôt prudemment sur cette idée de respect mutuel : « Pour ce faire, il faut respecter la diversité des nations qui composent l’Europe. » On le voit, Gide et Curtius ne sont pas loin...

 

 curtius gide

Peter Schyder a édité, avec Juliette Solvès, la Correspondance (1920-1950)  entre André Gide et Ernst Robert Curtius (Paris, Classiques Garnier, 2019, 453 p.). 

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