12 Avr 2019

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Six ans déjà depuis les premières Journées Catherine Gide organisées au Lavandou, dans la petite ville du littoral varois où Catherine a été inhumée auprès de ses grands-parents, Théo et Maria van Rysselberghe, en 2013. 

Cette sixième édition, autour d'André Gide et la peinture, a réuni une fois encore les éléments qui font de ces Journées un havre dédié à la rencontre, à la réflexion, au plaisir, à la contemplation. Les conférences, les repas partagés, la mer, les eucalyptus – Le Lavandou. 

Pour la troisième année, les Journées se sont déroulées à la Villa Théo, maison du peintre transformée en espace destiné à accueillir des expositions, des évènements culturels, des ateliers pour les enfants et, dans le futur, des résidences d’artiste.

Gide et la peinture, donc. Un sujet inépuisable, qui a été abordé sous plusieurs angles, à commencer par la surprenante collection de l’écrivain, permettant notamment de souligner son caractère généreux — Gide souhaitant avant tout soutenir les artistes ayant du mal à vivre de leur art (l’occasion de se rappeler qu'il a apporté un précieux soutien à de nombreux artistes, et notamment à une écrivaine, Béatrix Beck, qui obtiendra le Prix Goncourt après que Gide lui a laissé une somme suffisante pour écrire son roman). Une collection de tableaux de peintres oubliés, et d’autres, bien connus, comme Gauguin, Vuillard, Denis… 

On ne peut que se languir de retrouver l’enquête de Juliette Solvès, plasticienne et éditrice, dans le prochain Bulletin des Amis d’André Gide, qui publiera l’ensemble des conférences de ces Journées. Ce sera l’occasion alors de prendre le temps de suivre Nicole Tamburini, historienne de l’art, dans ses réflexions sur  Édouard Vuillard et Gide, et sur le lien entre l’œuvre et la personnalité de l’artiste : ce qui fait l’œuvre, ce n’est pas (plus) qu’elle est une fenêtre ouverte sur le monde, mais sur le peintre. 

De la relecture de Gide à travers sa collection de tableaux, à la relecture des œuvres (ou de leur peintre, comme avec Matisse, dont nous a parlé Brigitte Chimier, conservatrice du Musée d’Uzès) à travers Gide, en passant par le regard porté sur des livres devenus le lieu (laborieux) où se façonnent ensemble le texte et l’illustration (David Walker nous ayant montré le travail de Bonnard) ou la correspondance que Gide a pu avoir avec des peintres (comme Maurice Denis, dont Pierre Masson a lu quelques pages foisonnantes), ces Journées ont permis de dégager le terrain artistique sur lequel venait penser, jouer, se perdre surtout, l’écrivain. Que faire des mots, face à une peinture ? Gide était sans doute avant tout inquiété par l’œuvre d’art — presque encombré (et on peut le comprendre, surtout quand il acquiert une toile comme l’Hommage à Cézanne, de 1,8 mètre de haut sur 2,4 mètres de large), comme les participants l’ont été par les ciels de ces journées — peinture ou paysage, il est des évidences qui gardent leur mystère, aussi acharnés soit-on à tenter de les comprendre, des évidences par lesquelles on se fait volontiers emporter, quitte à se retrouver trempé parce qu’on n’a pas voulu croire que la mer exigeait un parapluie. L'arc-en-ciel en est une, qui est venu ponctuer ce 7 avril d'une note fugace : l'émerveillement se trouve là où se croisent la pluie et le beau temps : notre regard. 

Ces Journées sont une invitation toujours renouvelée à mieux se tremper dans le paysage, vuillardien ou pas, gidien en tous cas, pour quelques jours.

Invitation à laquelle a répondu Paola Codazzi, qui revient dans son texte "André Gide et les peintres" sur l'itinéraire pictural de l'écrivain tel que les différents conférenciers ont tenté de le retracer.

A. P.

 

André Gide et les peintres

C’est avec la conférence de Juliette Solvès que s’ouvrent ces Journées Catherine Gide, dans la villa du peintre Théo van Rysselberghe. André Gide et la peinture… on ne pourrait imaginer meilleure façon de plonger dans le sujet qu’en écoutant Juliette Solvès, devant l’immense fenêtre de l’atelier du peintre, à partir d’une liste d’achats datée de 1910 (conservée dans les Archives de la Fondation Catherine Gide), tenter de repérer les goûts, les préférences et les intérêts de l’auteur en matière de peinture. Attentif aux tendances de son époque, Gide fait preuve d’une certaine cohérence dans ses choix, privilégiant les paysages, les sujets féminins et les natures mortes. 

La référence incontournable à Cézanne fait donc surface, bien qu’elle n’apparaisse, dans la collection de l’auteur, qu’en abyme...En effet, au début du siècle, Gide achète un tableau à son ami Maurice Denis, où plusieurs personnalités du monde de l’art se trouvent réunies autour du chevalet sur lequel est « posé » le fameux Compotier, verre et pommes de Paul Cézanne. 

Maurice Denis Homage to Cezanne 1900
 
Maurice Denis, Hommage à Cézanne (1900)

Parmi ces personnalités, on reconnaît à droite, fumant une pipe, Pierre Bonnard. Celui-ci fait la connaissance de Gide au début du siècle – comme le rappelle David Walker dans sa communication – et se voit impliqué dans le projet d’une édition illustrée du Prométhée mal enchaîné. La traduction allemande du livre de Gide est publiée en 1909, avec six dessins de Bonnard, dont le nom n’apparaît même pas sur la couverture... Une nouvelle occasion de collaboration se présentera quelques années plus tard. Elle sera– et pour Gide, et pour Bonnard– beaucoup plus satisfaisante. En 1920, paraît aux Éditions de la NRF une nouvelle édition du Prométhée, enrichie de pas moins de trente illustrations. Le livre se présente comme un tout harmonieux, où le texte et l’image, l’écriture et la peinture se complètent.

Dans le tableau de Maurice Denis déjà cité, on reconnaît une autre figure-clé de cette époque : Édouard Vuillard, sur lequel se penche l’exposé de Nicole Tamburini. L’objectif poursuivi est double : d’une part, il s’agit de reconstruire fidèlement l’historique de cette époque, reliant la production de Vuillard à son contexte. D’autre part, il est question de décrire les caractéristiques de son trait, qui lui ont valu l’admiration de Gide. « C’est surtout qu’il parle à voix presque basse » – affirme l’écrivain – « comme il sied pour la confidence. » Le pinceau de Vuillard tend vers le chuchotement : son art est (paradoxalement) un art de la parole.

Le discours porte à la fois sur le lien entre l’écriture et la peinture et sur le dialogue – intellectuel et intime – entre un écrivain, Gide, et un peintre : Vuillard d’abord, Maurice Denis par la suite. La communication de Nicole Tamburini est suivie par celle de Pierre Masson, dont le propos porte sur celui qui a été l’un des chefs de file du groupe des Nabis. Si la première décennie du XXsiècle se caractérise par un commerce intellectuel particulièrement fécond, le conservatisme intransigeant du peintre est à l’origine de l’éloignement progressif de Gide. Leur correspondance garde la trace d’une amitié faite de lumières et d’ombres, qui couvre l’espace d’un demi-siècle : de l’édition illustrée du Voyage d’Urien (1893) – œuvre exceptionnelle par son originalité – à la mort accidentelle du peintre, en 1943.

Parmi les noms évoqués au cours de l’après-midi, celui de Maurice Denis est peut-être le plus connu, hier comme aujourd’hui. Et Braque ? Et Picasso ? Si Gide n’ignore certes pas la révolution picturale alors en cours, par ses amitiés et ses goûts, il porte son regard ailleurs. Comme le souligne Brigitte Chimiez, l’écrivain préfère les peintres qui se placent aux marges de la scène artistique : il en apprécie non seulement le talent, mais aussi leurs mérites personnels. Le « cas Matisse » est emblématique dans ce sens. Gide n’éprouvait aucune sympathie pour l’homme et ne fit aucun effort pour essayer de comprendre l’artiste. L’histoire que l’on raconte aujourd’hui est donc celle d’un rendez-vous manqué entre deux grands esprits du XXe siècle. 

En conclusion de sa communication, Brigitte Chimiez souligne un point essentiel. Au sujet du rapport de Gide avec la peinture, il ne faut pas parler de méconnaissance, mais de méfiance. Méfiance qui vient principalement du fait qu’il croit – et il sait – être plus doué pour goûter aux plaisirs de l’ouïe qu’à ceux de la vue. Et en effet, c’est à cet univers que Gide a recours quand, en 1937, il écrit pour le premier numéro de la revue Verve le court texte Quelques réflexions sur l'abandon du sujet dans les arts plastiques. Pierre Masson en donne lecture, soulignant, page après page, les hésitations de l’écrivain, dont la pensée zigzagante demeure plus que jamais difficile à saisir :

Que de contradictions, que d’incertitudes, dans tout ce que je viens d’énoncer ! C’est aussi qu’il est vain de parler d’art en faisant abstraction des artistes ; chacun de ceux-ci travaille selon son tempérament particulier et selon une esthétique plus ou moins précise (dictée moins par son intelligence que par son instinct, je l’espère) qui n’appartient qu’à lui. Mais chacun d’eux appartient, en dépit de ce qu’il peut penser, à son époque et répond, souvent sans trop s’en douter, à l’exigence d’un public, pour ne pas dire : à des commandes. Aussi je ne crois pas sans intérêt de remarquer que, dans un temps si soucieux du peuple, de ses besoins, de ses réclamations, de sa culture, la peinture ne satisfasse qu’un très petit nombre de privilégiés et que tout effort pour vulgariser l’art n'ait obtenu jusqu’à présent que des résultats désastreux.

La fin de cet article apparaît davantage comme un point de départ que comme un point d’arrivée, quand il s’agit de penser le rapport de Gide à l’œuvre d’art, et quand on sait à quel point les interactions sont riches entre le mot et le trait. C’est d’ailleurs un public enchanté par la richesse de ces sixièmes Journées Catherine Gide, magnifiquement organisées par Raphaël Dupouy (Réseau Lalan), qui a quitté Saint-Clair avec la ferme intention d’y revenir. 

À l’année prochaine !

Paola Codazzi

 

Les 6es Journées Catherine Gide en vidéo

 

 Les 6es Journées Catherine Gide en photo

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Raphaël Dupouy (président du Réseau Lalan, organisateur des Journées Catherine Gide)

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Lecture de la Correspondance entre Gide et Maurice Denis par Pierre Masson (directeur du Bulletin des Amis d'André Gide)

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La parole au public : intervention de Peter Schnyder (prés. Fondation Catherine Gide)

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La collection de tableaux gidiens (à l'échelle), présentés par Juliette Solvès

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Dominique Iseli (fille de Catherine Gide)

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David et Lesley Walker

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Juliette Solvès (plasticienne, éditrice) : "La collection de peintures d’André Gide : tentative de reconstitution"

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David Walker, "Gide et Bonnard – Les images et les livres"

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Nicole Tamburini (historienne de l'art), "Gide et Vuillard – Le charme de l’inquiétude"

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Pierre Masson, "Gide et Maurice Denis", "Gide et la question du sujet en peinture"

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Le matin sur la plage Saint Clair

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Peter Schnyder

 

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Brigitte Chimier (conservatrice du Musée d'Uzès), "Gide méconnaisseur de l’art moderne ? Le cas Matisse"

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Martine Sagaert, Raphaël Dupouy, Dominique Iseli

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Villa Théo, Saint-Clair

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Juliette Solvès

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Le soir à Saint-Clair

Photos & vidéos © Ambre Philippe 


À venir

Quand?
04 Oct 2019
Quoi ?
Colloque
« André Gide, Errances »
Où ?
Borough of Manhattan Community College 245 Greenwich Street, Fiterman Hall New York, NY 10007



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