C’est aux États-Unis que se sont ouvertes les festivités qui vont célébrer tout au long de cette année le centenaire des Caves du Vatican. En effet, le congrès de la MLA qui se tenait du 9 au 12 janvier 2014 à Chicago, proposait une session Gide dédiée aux Caves : « Les Caves du Vatican : Cent ans après », au Missouri Sheraton Chicago, le vendredi 10 janvier.
Les trois intervenants : Christine Armstrong, John Lambeth et Stéphanie Bernard, sous la direction de la présidente de session, Alison S. James, de l’Université de Chicago, ont présenté des lectures innovantes, suivant un programme arrangé par l’Association des Amis d’André Gide.

La communication du premier intervenant, le Professeur John Addison Lambeth de l’Université Washington and Lee, portait sur les « crimes, criminels et victimes dans Les Caves du Vatican ». C’est à travers la lecture de Luc Boltanski que le Professeur Lambeth a ouvert l’une des portes de cette sotie, car à l’intrigue gidienne, Boltanski ajoute une lecture protéiforme où l’énigme elle-même semble finalement apparaître en trompe-l’œil, ou démultipliée grâce au processus de mise en abyme.
La deuxième intervention de la doctorante Stéphanie Bertrand de l’Université du Luxembourg s’intitulait « Les aphorismes des Caves du Vatican : Une sagesse (in)temporelle ? » Comme l’indique le titre de cette présentation, il était question d’analyser dans un premier temps les aphorismes de cette sotie afin d’évaluer, dans un second temps, l’intemporalité des multiples messages gidiens intrinsèques à cet opus.
La troisième communication du Professeur Christine Latrouitte Armstrong de l’Université de Denison : « “Allons ! Buvez un coup avant de vous mettre en route” : Le voyage initiatique de Fleurissoire dans le monde “gastronomique” des Caves », proposait une immersion au cœur d’une œuvre libérée des contraintes romanesques malgré toute la complexité inhérente au genre et au thème choisis par Gide ; puisqu’à l’amusement se mêlent de multiples difficultés rencontrées par l’homme tout au long du voyage initiatique de sa vie.

Justine Legrand

Nous remercions chaleureusement les intervenants qui ont accepté de nous livrer un résumé de leur communication, et que nous reproduisons ci-dessous.

Dr John LAMBETH
Crimes, Criminels et Victimes dans Les Caves du Vatican

« [E]n vain cherchait-il quelque phrase qui pût
à la fois ne rien dire et tout signifier. »
Les Caves du Vatican

Les travaux récents de Luc Boltanski sur le récit policier, Énigmes et Complots : une enquête à propos d’enquêtes suggère que la fascination du public pour la littérature policière depuis le début du 20e siècle est étroitement liée à la naissance d’une ère de soupçon à l’égard des forces « invisibles » qui conditionnent et dominent les individus et les sociétés, ce que Boltanski appelle « l’incertitude concernant la réalité de la réalité ». Boltanski voit le crime, en tant qu’énigme à résoudre, comme un désordre social auquel il relie les théories de causalité sociale, les théories du complot et enfin la paranoïa.

Les Caves du Vatican déploient des stratégies narratives qui caractérisent les récits policiers modernistes et ironiques mais ressemblent peu à la littérature policière de son époque (Maurice Leblanc, Gaston Leroux) tout en jouant avec ces genres populaires dans sa sotie. On comprend facilement le dédain que Gide exprimait pour ce phénomène du marché qu’il appelait des « romans de détective ». Gide se souciait peu de plaire au grand public et n’a jamais cherché à écrire de la fiction de « genre ». Néanmoins, sa fascination pour le crime et les criminels est bien évidente. Je propose d’examiner de plus près les différents crimes, criminels et victimes dans ce récit afin de montrer comment Gide s’en sert pour déstabiliser notre idée de ce qui constitue la réalité.
Les Caves du Vatican ressemblent plutôt à un récit à énigme inversé. Le double vecteur temporel qui caractérise le récit policier est bien là dans la sotie de Gide mais ne se dévoile qu’à la fin du récit. L’enquête, c’est le lecteur qui devra la prendre en charge en remontant la trame du récit à la recherche d’indices. Boltanski donne des bases théoriques et historiques pour contextualiser l’œuvre de Gide et mieux apprécier sa vision radicale. Ce qui reste implicite dans la littérature policière au début du 20e siècle est rendu explicite dans cette critique mordante des fondements de la société bourgeoise quoique filtrée à travers la lentille ironique de la célèbre sotie. L’énigme n’est pas là où on l’attend ou, pourrait-on dire : « Attention, une énigme peut bien en cacher une autre. »


Stéphanie BERTRAND
Les aphorismes des Caves du Vatican : une sagesse (in)temporelle ?

Si Les Caves du Vatican sont, cent ans après, encore lues, c’est aussi parce qu’elles le sont de manière fragmentaire ; la presse en particulier, excelle à extraire des « petites phrases », et les aphorismes qui parsèment les œuvres gidiennes s’y prêtent bien. Mais au-delà de la réception actuelle des aphorismes des Caves, sur laquelle nous nous arrêterons rapidement afin de comprendre comment ces énoncés sentencieux font sens, aujourd’hui encore, nous intéressera surtout la manière dont Gide, par la construction narrative, la diversité tonale et les éthé des personnages notamment, a en fait orienté leur réception. En d’autres termes, c’est à une étude posturale [1] de l’énonciation aphoristique des Caves que nous entendons nous livrer, afin de saisir la portée de ces énoncés gnomiques.

Il peut pourtant paraître paradoxal de s’intéresser au statut des aphorismes dans une œuvre qui se donne ouvertement pour ironique [2] ; cette déclaration d’intention ne saurait toutefois empêcher une lecture plus fine, qui tâchera de mettre à jour la manière dont les ressources narratives et stylistiques de la sotie ont permis à Gide de faire de ses énoncés gnomiques tantôt la traduction d’un jugement daté ou d’un principe temporaire, tantôt l’expression d’une sagesse intemporelle.

[1] Au sens que lui confère Jérôme Meizoz dans Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur, Genève, Slatkine, 2007.
[2] « [...] il m’apparaît que je n’écrivis jusqu’aujourd’hui que des livres ironiques (ou critiques, si vous le préférez), dont sans doute voici le dernier. »  André Gide, Romans. Récits et soties. Œuvres lyriques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1958, p. 679.


Christine LATROUITTE ARMSTRONG
« Allons! Buvez un coup avant de vous mettre en route » : Le voyage initiatique de Fleurissoire dans le monde « gastro-carnavalesque » des Caves

Puisque nous fêtons cette année le centenaire de la publication de la fiction ludique Les Caves du Vatican d’André Gide, les paroles de Protos nous semblent tout indiquées, et c’est donc à son invite que je vous propose non pas de boire, mais de vous mettre en route à mes côtés pour examiner le voyage initiatique de Fleurissoire, l’un des protagonistes de cette œuvre. Le nom de « sotie » attribué à ce texte, l’auteur ne l’explique guère, se décidant à envoyer la préface qu’il n’a pas fait paraître avec le texte initial au critique Beaunier et à recopier sa lettre dans son journal : « Pourquoi j’appelle ce livre Sotie ? Pourquoi récits les trois précédents ? [Il s’agit de L’Immoraliste, de La Porte étroite et d’Isabelle.] Pour bien marque ce ne sont point là des romans. […] Récits, soties, je n’ai jusqu’à présent écrit que des livres ironiques – ou critiques, si vous préférez – dont sans doute voici le dernier. » (Journal, I, p. 808.) Il est donc clair, et la critiquer que gidienne en a offert mainte analyse, que Gide cherche à développer une écriture romanesque nouvelle, libérée des contraintes des romans réalistes et naturalistes du siècle précédent, et que ses Caves, malheureusement, ne correspondent pas encore à son idéal. Son écriture s’avère souvent ardue, ainsi qu’en témoignent ses lettres à Ghéon au cours de ses 2 ans de travail [1]. Mais les commentaires de Gide à son ami Jacques Copeau, critique, dramaturge, metteur en scène « rénovateur », et surtout dédicataire de cette sotie, dévoilent aussi la volonté dès les premiers mois de création d’y inscrire le ludique et de le partager avec ses lecteurs : « […] je passe au livre de Fleurissoire ; on va s’amuser » (Gide – Copeau, I, p. 528, [mi-novembre 1911]) ; « Il faut bien admettre, cher vieux, que ces Caves […] ne peuvent pas et ne doivent pas être un “chef d’œuvre” – mais bien un livre ahurissant plein de trous, de manques, mais aussi d’amusement, de bizarrerie et de réussites partielles. » (Gide – Copeau, I, p. 622, [8 juin 1912].)

[1] « Je donne aux Caves beaucoup de temps ; mais ce qui me reste à faire ne peut pas s’écrire “d’enthousiasme” ; mais je n’ai jamais écrit plus lentement, [je] suis comme le peintre qui s’écarte de son tableau […] pour regarder de loin. » (Correspondance Gide – Ghéon, p. 824, [21 juin 1913].) « […] je me tords le cerveau dans tous les sens et n’ai pu parvenir encore à trouver position pour les Caves – ni ma distance vis-à-vis des personnages, ni le ton du récit – ni rien. » (ibid., p. 794, [mardi (mars) 1912].)  


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12 Nov 2020
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