16 Oct 2014

En 27 chapitres, couvrant la période de 1903 à 1974, Jean-Luc Moreau offre une biographie de Pierre Herbart dans son ouvrage Pierre Herbart, l’orgueil du dépouillement (Éditions Grasset, coll. « Biographie », février 2014, 624 pages). Cet opus apparaît dès les premières pages comme une belle promesse : celle d’une rencontre avec un auteur présenté comme clef, un auteur complexe, marqué par de célèbres amitiés, dont celle avec André Gide.

Qui était Pierre Herbart ? Bien loin de la biographie consensuelle et terne, Jean-Luc Moreau propose de dévoiler le visage d’un homme, d’un voyageur et d’un écrivain aux amours et amitiés parfois sulfureuses, isolé par ses problèmes de dépendances.

Les lecteurs sont ici témoins de son envol, de son premier emploi parisien, de ses premières rencontres amoureuses et amicales, et nous évoluons avec Pierre Herbart, voyageons en sa compagnie à la découverte du continent africain dans « premières impressions d’Afrique », où, l’année de ses vingt ans, le jeune homme fait le choix du départ. L’Afrique, en bateau ou à dos de chameau, est aussi l’ère des premières images participant au « récit de cet étonnant écrivain voyageur ». Quelques années plus tard, nous voyageons en URSS avec Gide : « Dans La ligne de force, Herbart expédie la relation du voyage proprement dit en à peine une page. […] Les notes de voyage d’En URSS 1936 rendent compte sur le vif de cette absurdité. »

Ces voyages se font au gré des amitiés – celle avec Gide s’avérant complexe : « Avant cette séparation de quelques mois (voire plus ?) Herbart et Gide ont pu approfondir leur connaissance l’un de l’autre, aussi bien par leurs discussions que par leurs actes. Une estime réciproque est née qu’ils n’hésitent pas à exprimer. Elle a quelque chose de fondatrice. On dira qu’ils se sont cette fois vraiment rencontrés. C’est à Gide lui-même qu’Herbart fait partie de l’approfondissement de l’amitié qu’il lui porte, convaincu de s’être fait un second ami, après Martin du Gard. C’est à la Petite Dame que Gide confie à quel point il apprécie Herbart. Il le trouve d’une grande intelligence, loue son art de la conversation, s’émerveille de la maîtrise de soi à laquelle il est parvenu. Mais ajoute : “Vous savez, j’ai toujours un peu peur de lui”. » Cette peur n’empêche toutefois pas les confidences entre les deux hommes. « Les défauts de Gide, Herbart les trouve non seulement irritants, mais triviaux. Il admire en lui que ses qualités soient autant de conquêtes arrachées sur lui-même pour le seul bénéfice de l’œuvre. Les défauts comme les qualités d’Herbart séduisent en revanche Gide par leur singularité et leur naturel, comme s’ils n’étaient au service de rien, valaient pour eux-mêmes, sans que le temps jamais ne les corrompe. »

Ajoutons que le lien qui unit Gide à Herbart se joue autant dans les aventures amicales que littéraires : ainsi, dans le Chapitre 2 : « Affres parisiennes », Jean-Luc Moreau affirme que « contrairement au Corydon, de Gide, L’Âge d’or n’est pas un essai sur l’amour des garçons, une tentative de l’expliquer, de le justifier. C’est un hommage rendu aux garçons aimés ». Mais qui dit amitié ne dit pas accord parfait, et c’est ce qui est révélé ici tout au long de l’ouvrage.

Les relations complexes entre Gide et Herbart sont clairement résumées dans ce paragraphe :

« En apportant la dernière touche à son portrait, Gide oppose l’une des qualités d’Herbart à l’un de ses propres défauts, stigmatisé dans l’essai qui paraîtra quatre ans plus tard. Cela aurait dû inciter quelques-uns à lire À la recherche d’André Gide avec un peu moins d’acrimonie. De la part de Gide, c’est donner par avance et solennellement raison à celui qu’il avait chargé de le compromettre après sa mort, ce qui était loin d’être une boutade. »

« Au sujet de Gide, Herbart n’a dit que ce qu’il a voulu dire, ce qui signifie qu’il s’est gardé de tout dire, et s’est mis lui-même en réserve. »

Nous avons donc une biographie historico-politico-littéraire, où l’intime se dévoile au gré des rencontres ; ainsi, « à lire ses lettres à Élisabeth, nous avons pour notre part une étrange sensation de déjà vu, de déjà lu. Une grande portion de son périple recoupe celui qu’il relate dans Souvenirs imaginaires et qu’il date approximativement de ses vingt ans. On s’étonne de son absence de souvenirs, justement. […] Mais il est vrai qu’il ne fait également aucune référence au voyage effectué avec Gide. »

L’amitié Gide-Herbart se conclut au chapitre 20, « La fin des années Gide », où supposition est faite qu’« avec le consentement tacite de Martin du Gard et de Schlumberger, Herbart aurait aidé Gide à mourir pour éviter qu’il ne se trahisse lui-même en jouant la grande scène de la conversion ! » Mais très vite, cette idée sulfureuse est contrecarrée par le fait que « si Herbart avait été aussi clair dans ses propos, sans doute Brenner n’aurait-il pas manqué de le souligner, de commenter, d’épiloguer. » Au fond, ce qui demeure certain est que Gide a « reçu l’un des derniers sacrements. Certes, il ne lui a pas été administré par un homme d’Église, mais par Pierre Herbart lui-même, comme celui-ci le raconte dans un très bel hommage paru dans La Quinzaine littéraire, pour le centenaire de la naissance de l’écrivain ».

Concernant la carrière littéraire, Moreau souligne l’intelligence créatrice de Herbart, même « si les ventes de Souvenirs imaginaires ne sont pas au rendez-vous, la critique est très bonne et fournie, […] Herbart est tenu pour un auteur inclassable et d’importance ». Mais l’œuvre semble n’exister que constamment au travers d’un intime tourmenté : tantôt par son divorce d’avec Élisabeth Van Rysselberghe, la mère de Catherine Gide, comme nous le comprenons dans le chapitre : « Le dépouillement 1968-1970 ». Tantôt par ses problèmes avec l’alcool, où même en sachant « bien que son attitude risque de détourner de lui les amis qui l’aident, [il] assure aussi qu’il ne peut supporter son état en se contraignant à une vie de bon ton. C’est avouer qu’il n’a pas l’intention, ou se trouve dans l’impossibilité, de se conduire selon les usages policés, en sachant à quelle solitude le condamne sa conduite ».

Si cet opus peut donner le désir au lecteur de découvrir ou redécouvrir l’œuvre de Herbart, pensons notamment à L’Âge d’or ou aux Souvenirs imaginaires, il est regrettable que quelques points soient ici emprunts de lacunes, voire d’erreurs. 

Ainsi, la pièce de théâtre de Gide Le Roi Candaule se retrouve être mal orthographiée à plusieurs reprises, devenant Le Roi Caudale. Une autre erreur typographique concerne Torri del Benaco, appelé à tort Torri del Beccano. Une autre erreur porte sur un événement auquel est lié Gide. Jean-Luc Moreau prétend qu’en avril 1945, Gide et Herbart assistent ensemble à la projection du film Les Enfants du Paradis de Marcel Carné, sorti en mars. Moreau explique que Gide et Herbart sont allés voir ce film début avril, Gide étant absent en mars ; or, c’est en avril que Gide est à Alger, comme il le relate dans son Journal. Nous citons les notes du Journal en Pléiade : « Depuis le 15 mars 1945, Gide réside à Constantine avec la Petite Dame […]. Le 6 mai 1945, Gide et la Petite Dame quittent l’Algérie et rentrent à Paris. » (André Gide, Journal 1926-1950, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1997, notes et variantes par Martine Sagaert.)

Si, avec cette biographie, le lecteur peut facilement se retrouver au plus proche des péripéties du « héros Herbart », les quelques erreurs et maladresses sont regrettables, et il faut espérer que lors de la réédition de cette biographie, elles auront pu être corrigées. 

Justine Legrand



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