25 Mai 2015

Autour de la biographie de Thiphaine Samoyault


Quel est le secret d’une bonne biographie ? Il existe une recette, évidente, dans son programme d’exposition d’un être rassemblé : le titre doit porter un nom, la couverture, un portrait. La biographie est, au-delà du récit, un véritable objet, volumineux, attirant, lourd, le coffre d’une vie. Je – lecteur – ne me suis jamais senti aussi proche de Roland Barthes ; son œil brille contre le mien, ses lèvres sont sous mon pouce. La biographie doit être plus qu’un effleurement. Et le biographe, pourtant, doit se tenir dans le doute, celui d’avoir plus qu’effleuré. La recette biographique livre déjà son ingrédient capital, aux formes libres : dans l’histoire, faire remonter l’homme, l’être. Rencontrer Barthes. Le donner entier, en le livrant par morceau.

Tiphaine Samoyault, introduisant son entreprise, en donne la dimension, énorme comme toute entreprise biographique, et en même temps si terrestre, si proche, si humble et intimement universelle : la mort. La mort de sa mère reflétée dans les yeux de Barthes : « Je lisais le Journal de deuil le jour de février 2009 où j’ai perdu ma propre mère. […] Ce signe suffisait à faire que le travail puisse commencer. » [p. 45] La mort qui autorise l’écriture en lui donnant son élan : « Ni mort-sommeil, où “l’immobilité échappe à la transmutation”, ni mort-soleil, dont la vertu révélatrice “fait apparaître le sens d’une existence”, selon la distinction opérée dans Michelet, la mort est au départ de toute nouvelle entrée. » [27] Enfin, la mort factuelle qui met un point final (à l’écriture et à la vie) :

« Il n’a plus rien fait, plus rien écrit. Il est mort le 26 mars 1980, à 13 h 40, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. » [678]

Tout s’emboîte discrètement (lui, elle, nous, et bientôt, eux) ; parce que les ingrédients sont là, Roland Barthes par Thiphaine Samoyault commence bien.


Lui
(Barthes, le Père, l’Écrivain)

Avec la photographie qui clôt « La Mort de Barthes », et précède l’introduction, on glisse avec douceur du fait divers (un homme renversé par une camionnette) à une actualité qui ne bougera qu’à la démolition du mur (ou de notre monde) : « Roulez moins vite, vous pourriez écraser Roland Barthes. » [29] Avec le portrait qui couvre le livre, on passe de l’ombre à la lumière, et dans la continuité de ce contraste argentique, du silence à une voix qui commence avec celle de Gide, apparaissant dès sa première évocation comme une référence dont il se démarque : « “Le plus fragile de ma personne, et ce qui de moi a le plus vieilli, c’est ma voix.” Or, lorsqu’on entend Barthes s’exprimer, on a le sentiment très vif d’une présence actuelle, sa voix résiste au démodé. » [31]

Dès la première page de l’introduction, Gide est donc la balise qui permet de se situer. Il est aussi directement en prise avec la question de l’actuel : Gide est-il démodé ? Et par extension, Barthes est-il à la mode ? (Il fait même son apparition dans Birdman d’Alejandro González Iñárritu, Golden Globe 2015…) C’est un peu le sentiment aujourd’hui, et c’est également ce qui ressort de ce que nous dit plus tard Tiphaine Samoyault du rapport entre les deux hommes : Barthes met Gide de côté, bien qu’il le considère comme « la dernière grande figure française où s’unissent le grand intellectuel et le grand écrivain » [126].

Gide arrive donc immédiatement dans Roland Barthes avec cette phrase sur la voix, puis s’impose de nouveau très vite, au quatrième chapitre du livre, entre les chapitres 3, « La Vie devant soi » et 5, « La Vie derrière soi » : « Barthes et Gide ». Qu’y a-t-il dans ce « et » ? Quatre éléments : « Il était protestant. Il faisait du piano. Il parlait du désir. Il écrivait », nous dit Barthes. Ce que Tiphaine Samoyault développe : même fascination pour la religion protestante, entre héritage familial et décalage, même passion pour la pratique du piano (et pour Schumann et Chopin en particulier), une expérience approchable du désir par l’homosexualité et de l’amour pur à travers la figure maternelle de la femme – qu’elle soit mère ou épouse –, enfin, un rapport complexe à l’écriture, qui se traduit par l’importance de Gide pour Barthes sans être une « influence », figure statique de ce qui doit demeurer (« Abgrund gidien, l’inaltérable gidien » [130]), écriture classique d’un « non-styliste » [131] (et possibilité, alors, d’un degré zéro ?). Gide, comme La Porte étroite, « marque durablement » [112] Barthes. Mais cela ne veut pas dire qu’il marque son écriture. La biographie prend tout son sens, qui reconstitue ce que l’écriture barthienne ne donnait pas forcément, ou trop peu, et qui est la véritable place de Gide, « fondateur de sa personnalité » [126].

roland barthes

Est-ce parce que Gide estune figure du père ? Si Tiphaine Samoyault ne se laisse pas aller à des rapprochements qui pourraient être triviaux, il est permis de penser que, comme le père qui disparaît en mer, Gide représente l’effacement. On inaugure la biographie comme la mort du père de Barthes « est venue inaugurer sa vie » [82], avant d’entrer progressivement dans l’espace scriptural et le lieu où se dépose un héritage qui n’est plus génétique, mais littéraire, et qui s’inscrit dans cette même dimension fantomatique : André Gide, présence discrète dans l’œuvre de Barthes, a quelque chose du père évanescent. C’est une présence qui ne bougera pas, fixée par le naufrage ou le classicisme qu’elle incarne (comme Blanchot, Gide représente « l’immémorial, le stratifié » [391]) et qui va l’« [o]bliger à penser tout seul, voilà une définition possible de la culture classique » [128] – et une définition du rôle des parents, prédécesseurs, maîtres ?

Barthes semble inventer, avec son rapport à Gide, un nouveau rapport au maître : c’est l’origine et la présence qui s’effacent avec l’arrivée de l’écriture de soi, par soi. Roland Barthes par Roland Barthes. Gide est celui qui « allège davantage [s]a pensée qu’une Bible » [133], et qu’il reconnaît comme un morceau de son « identité » [143]. Gide est le noyau et le noyé. Et il représente cette boucle dont parle Tiphaine Samoyault, de la lecture de Gide par Barthes, très jeune, au retour à cette lecture, plus âgé. Boucle autrement relevée par Susan Sontag :

« Barthes a commencé a écrire en parlant du Journal de Gide et, dans la dernière étude qu’il publie de son vivant, il médite sur le journal qu’il tient lui-même. » [130]


Nous (lecteurs)

S’agit-il bien, pour la biographe, de redonner – et de redonner malicieusement – sa place à Gide ? Dans son entretien avec Norman Biron, Barthes remarquait « avec une certaine malice, que tout de même, jusqu’à présent, personne ne [s’]était douté » du fait qu’il « a eu beaucoup d’importance pour moi » [129]. Étrangement, l’importance gidienne semble plus de l’ordre de la biographie intime que de la genèse littéraire. Pourquoi étrangement ? Parce que si Barthes a écrit « Gide est ma langue originelle », c’est précisément « puisque je parlais de moi », et « ça ne veut pas du tout dire qu’il soit présent dans mon travail » [129]. On pourrait être dans un paradoxe, si l’on ne connaissait pas sa position par rapport à l’auteur et « son » œuvre. Le « moi » se détache du « travail ». Son rapport à Gide est à l’image de ce que l’écrivain a déconstruit – ou tué, ou donné pour mort : l’auteur. Ce pourrait même être précisément parce que Gide fait partie de la vie de « Roland » – pour le dire autrement – qu’il ne fait pas partie de l’œuvre de « Barthes ». Le noyau d’une vie, adolescence de Barthes en l’occurrence, se détache alors de celui de l’œuvre, et il semble le faire également comme Barthes se détache de l’organe du poumon, le disant « stupide » [180], n’ayant rien à voir avec l’art du chant : tuberculeux, isolé pendant quatre ans, subissant des traitements douloureux, Barthes profite de ses instants de repos pour se plonger dans la lecture du Journal de Gide : « Peu après notre arrivée au sana, raconte André Lepeuple, Barthes abandonna sa bible et se plongea dans un nouveau bouquin […]. Il m’apprit qu’il s’agissait du Journal d’André Gide. […] Il consacrait à la lecture de cet ouvrage […] toutes les périodes de repos qu’on appelait les “cures” et semblait si passionné que je n’osais pas le déranger […]. » [193] Barthes a-t-il fait une cure de Gide en même temps qu’il tentait de soigner ses poumons ? C’est peut-être toute une période, alors, qu’il voudrait mettre de côté : celle où son souffle était lié à celui du Journal de Gide. Celle où lui était lecteur. Sauf qu’il y a Michelet…

Encore une fois, la biographie de Tiphaine Samoyault ne cherche pas à aller vers de telles questions. Elle va à l’essentiel, après avoir fouillé tous les lieux où s’était déposé quelque chose de Roland Barthes – et c’est cet essentiel qui nous permet d’interpréter, de devenir nous-mêmes les lecteurs actifs d’un ouvrage qui, étant une biographie, pourrait être fermé, le résultat d’un geste « exhaustif » (tenez, lisez, tout y est). Au contraire, la biographie de Tiphaine Samoyault a, au cœur du documenté, quelque chose d’ouvert, de dense tout en restant limpide, qui laisse sur la langue du lecteur (sa matière grise) le goût de la mesure, et de l’espace.


Elle
(la Musique, la Mère, la Femme, l’Écriture)

Parce qu’il n’est nulle part dans son œuvre et partout à la fois, « soupe littéraire » [129] du jeune Barthes, répétitif absent (ou routine), Gide est à la fois passé, présent et futur. « [C]elui dont l’assise sociale ne gomme pas tout à fait la puissance de subversion, celui dont les textes, sans être d’avant-garde ou obscurs, portent toujours une perspective d’avenir et de renouvellement », est sur la frise barthienne, sans date de péremption. Il est, on l’a dit, un repère, que Barthes place dans le temps de l’adolescence, mais que la biographe semble ajuster à un temps plus diffus (ne serait-ce que parce qu’il prend la dimension du Journal). Le passé est constitutif du présent ; comme la photographie, il fixe une éternité – qui nous fixe à son tour. La lecture de Gide imprime quelque chose sur Barthes, mais de l’ordre du vide, d’un geste qui ne touche pas. La musique ? « La part de Gide dans l’œuvre de Barthes est ainsi une partition à plusieurs instruments où jouent en même temps une relation à la langue, une relation à la musique et un rapport au corps. » [130] Mais la musique arrive, dit Barthes, « dans le corps, dans les muscles » [134] : elle touche. C’est peut-être plutôt le geste que Barthes n’aura jamais envers la Femme, pas plus que Gide ne l’aura envers sa femme. 

D’ailleurs, Barthes « compare souvent (sa mère) à Madeleine Gide et le geste qu’il voudrait faire pour elle doit être comparable à celui de Gide dans Et nunc manet in te. Il s’interroge entre le rapport entre la première nuit de deuil et la “première nuit de noces”. Le 27 octobre 1977, la deuxième fiche du Journal de deuil porte ce court dialogue imaginaire : “– Vous n’avez pas connu le corps de la Femme ! – J’ai connu le corps de ma mère malade, puis mourante.” » [638] Qu’il s’agisse de Gide et Madeleine ou du « couple » formé par Barthes et sa mère, il y a quelque chose, que souligne Tiphaine Samoyault à travers la lecture d’Éric Marty, de plus provocant que la transgression. Nous sommes face à deux relations qui, de nature différente, représentent ensemble un mariage blanc, et font intervenir, au cœur du don de soi à l’autre, la dimension du secret. La mère, ou la femme, est le lieu d’un geste paradoxal qui l’élève en même temps au rang d’élue et d’exclue. « [L]e caché, dans la mesure où il est connu de tous (du Monde) sauf d’une seule, renverse tout à fait les lois générales du Secret : soustrait aux lois mondaines du dit et du non-dit, il est davantage un mode de conscience spécifique à l’égard d’un Autre qu’une simple cachoterie. » [141] Le « mode de conscience spécifique » dont parle Éric Marty pourrait aussi être vis-à-vis de soi, et non plus seulement « à l’égard d’un Autre » : l’aveu est aussi la condition d’une réalisation totale : une fois la mère / la femme au courant, Barthes / Gide aurait / a été totalement, ou plutôt irrémédiablement homosexuel. En « tenant » à cette personne, on tient aussi au soi que l’on a été un jour (et que l’on reste en l’autre personne) – avant la révélation, ce qui peut aussi vouloir dire : avant Gide, puisque Tiphaine Samoyault le donne comme « révélateur capital[1] ». [135] Le geste biographique se transmet alors à l’écriture, qui garde en elle cette double dimension de révélation-dissimulation[2].


Eux
(Gide, Sartre, Sollers, Foucault : les autres)

Gide lui-même est-il un des « secrets » de cette biographie, et un élément « caché » de l’écriture de Barthes ? Bien sûr, la place de Gide dans la vie littéraire de Barthes n’est pas une découverte. Mais elle est soigneusement réenregistrée.L’entreprise biographique, redonnant une scène à une vie qui, s’étant écrite elle-même, gardait un rideau rouge, renverse ou reverse avec une certaine tranquillité et assurance les coulisses. Le positionnement de Barthes par rapport à ses contemporains ou prédécesseurs devient le point de touche de son identité. Que Gide soit d’une importance réelle ou reléguée à tel ou tel plan selon tel point de vue, Tiphaine Samoyault lui consacre un chapitre qui fait écho aux suivants, et qui crée, pour notre Roland Barthes, un cortège biographique, ou quartette : « Barthes et Sartre », « Barthes et Sollers », « Barthes et Foucault ».

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La « nécessité de se mesurer à la notion d’engagement » [257] dont Tiphaine Samoyault nous parle à propos du rapport entre Barthes et Sartre pourrait être étendue à celle de se mesurer aux autres, qui apportent sans doute chacun une « notion » dans la vie – et le travail – de Barthes. Le rapport de « confrontation » [256] à Gide et à Sartre, la façon dont Barthes « efface » Gide et surtout plus explicitement Sartre (qu’il « rature » [ibid.] dans ses brouillons), sont les premières formes d’assimilation de l’autre dans l’œuvre barthienne, parce qu’avec deux écrivains avec qui Barthes n’a pas de lien « direct », mais un lien à l’œuvre.

Avec Sartre, la relation tient à « une vie historique », nous dit Tiphaine Samoyault [253]. Surtout, elle semble faire intervenir, par rapport à Gide et dans sa continuité, une nouvelle dimension, sentimentale : « Comme avec Gide, c’est donc tardivement que Barthes reconnaît la part de Sartre […]. “J’aime Sartre”, affirme-t-il dans son autoportrait. » [268] « Certes, à mesure que s’enfouit la relation à Gide, grandit celle à Sartre. » [256] Une ligne se dessine, de Gide à Barthes en passant par Sartre : Maurice Nadeau comparant Barthes à Gide (entre autres), pour le mettre en avant avec les grands [221], Tiphaine Samoyault retraçant l’échange d’idées avec Sartre : « Il est alors possible de tenir que Barthes a prolongé une voie ouverte par Sartre dans la relation entre littérature et pensée. » [270]

Les mouvements changent ensuite. Avec Sollers, il s’agit d’abord d’une amitié. Ils partagent beaucoup, entre voyages (Chine) et collaborations (Tel Quel), bien qu’ayant des personnalités radicalement différentes (et un écart d’âge notable). La relation intime et libre entre Sollers et Kristeva l’inspire ; leurs échanges sont féconds, bien que parfois brouillés. Et Gide est là toujours, même lors d’un voyage en Chine, dans la vision que Sollers a de son ami : « Pauvre Barthes ! Il a 59 ans, je lui ai un peu forcé la main pour ce voyage, il est dans une phase épicurienne et gidienne, il a aimé sa liberté au Japon… » [500] Puis, il y a Foucault. Différents aussi en de nombreux points, mais rapprochés par leur homosexualité, et la « confiance » mutuelle qu’ils portent l’un et l’autre à leurs œuvres respectives.

Inscrit dans une dynamique de reconnaissance, Gide est donc exclu de la zone d’influence. Il est exclu des zones réservées à ces autres écrivains : l’amitié, l’aventure et l’écriture qui se font ensemble, ou côte à côte. Gide reste, dit Tiphaine Samoyault, « l’aîné qui sert de modèle durant les années d’initiation » [485]. 

On retiendra alors, pour lui, les espaces fluctuants de la ressemblance et de la compromission, qui se rejoignent dans une incidence : le désir, et spécifiquement l’attirance pour les jeunes Nord-Africains. Tiphaine Samoyault commençait le chapitre « Barthes et Gide » en faisant la distinction entre « adhésion » et « adhérence » (ce dernier terme définissant plus justement le rapport de Barthes à Gide) ; ici, nous pensons à celle entre influence et incidence. Bien plus complexe que la notion d’influence, l’incidence permet non seulement de renvoyer au lien entre les deux écrivains, mais également au livre de Barthes Incidents, dans lequel il consigne ses écrits sur sa sexualité lors de son voyage au Maroc. La « compromission » qu’il admire chez Gide intervient, chez Barthes, de manière posthume.

« “Petit instituteur de Marrakech : ‘Je ferais tout ce que vous voudrez’, dit-il, plein d’effusion, de bonté et de complicité dans les yeux. Et cela veut dire : je vous niquerai, et cela seulement.” De Gide à Barthes, quelque chose, là encore, est inversé ; l’activité prédatrice est toujours de mise, mais le lyrisme sensuel n’est plus une langue possible. Malgré la libération sexuelle, le soupçon d’exploitation colonialiste subsiste. […P]our éviter d’être assimilé à ces personnages négatifs, il faut se dissimuler encore plus. On ne plus se compromettre à la manière de Gide. » [138]

On est là encore dans la « dynamique reprise / déprise qui est la façon de contourner la maîtrise » [267] donnée comme une caractéristique barthienne ; on est dans un système d’« absorption » et de « rejet » des maîtres censé empêcher la « fixation ». Barthes a, en effet, quelque chose d’insaisissable… que la biographie saisit pourtant : ce « rapport […] énigmatique » [565] à Gide, tel que Barthes le définit lui-même, cet « entêtement » [130] qui devient un refrain, donc une musique, donc un chemin vers la logique. C’est ainsi que le travail de Tiphaine Samoyault ne s’en tient pas à la seule chronologie, respectant sans doute une autre logique, barthienne celle-ci :

« La torsion de la ligne du temps a moins le dessin de la fracture chez Barthes, que celui de multiples tournants […]. Cet aspect des choses a conduit de nombreux critiques à compter les “Barthes”, à distinguer, au point que c’en est devenu un topos, un premier, un deuxième, un troisième Barthes, ou à se demander comme le fait Antoine Compagnon : “Lequel est le vrai ?” » [264-265]

Le Roland Barthes de Tiphaine Samoyault en est un qui est multiple.

Tiphaine Samoyault a-t-elle écouté les conseils de Barthes, parlant de Gide ? « Un critique de Gide ne devrait pas prétendre donner un portrait de lui en bien ou en mal comme en sont coutumiers les biographes ; son rôle devrait être d’inviter à ne pas le méjuger par ignorance, ou pire, par prétérition volontaire ou non, de certaines de ses œuvres ou de ses paroles. Il s’agit d’être à l’égard de Gide “infiniment respectueux de sa personnalité” comme lui-même le fut de celle des autres[3] ».  Il semble, en effet, qu’on soit à mille lieues de cette « erreur ». Comment, de toute façon, ne pas respecter Barthes ? Cet être dont on préfère dire, plutôt qu’il était « gentil », qu’il était « délicat » ? L’incident pourtant veut que là où Gide a voulu rester subtil, Barthes se soit montré plus cru (le « lyrisme sensuel » n’étant « plus une langue possible »). La considération, le fait que Barthes soit dans la reconnaissance vis-à-vis de Gide ne veut pas impliquer l’exposition de tout ce qui a formé son écriture – la vie. Il veut, il désire son être indépendant, fut-ce par un acharnement à raturer, et l’on ne saurait manquer de lui rendre hommage pour cette recherche d’existence par sa voix – qui ne se démode pas. Ainsi commençait le Roland Barthes par Tiphaine Samoyault : « Ce qui ne meurt pas, de Roland Barthes, c’est sa voix. » [31] Mais si le grain de la voix de Barthes ne meurt, il ne portera ses fruits.

On y revient : pas d’écriture sans mort ; il faut tuer Gide, aussi


Ambre F.

*Il est amusant de noter au passage que Tiphaine Samoyault utilise un vocabulaire « gidien » tout au long de la biographie : par exemple, lorsqu’elle parle de Sartre comme d’un « contemporain capital », de Sollers comme d’un « contemporain amical », enfin de Gide comme d’un « révélateur capital » pour Barthes.
**L’écriture biographique agit sans doute plus comme une révélatrice qu’une dissimulatrice. Pour Marie Gil, également auteure d’une biographie de Barthes (Roland Barthes, au lieu de la vie, Paris, Flammarion, « Grandes biographies », 2012, 561 p. ; à laquelle Tiphaine Samoyault renvoie p. 38-39), il s’agit de voir la vie comme un texte, de décrypter la vie de l’auteur par la lecture de ses textes, autrement dit : du caché. Sa biographie, suivant l’ordre chronologique de la vie de Barthes, fait néanmoins intervenir ses œuvres en fonction de ce qu’elles éclairent, comme elle le dit dans son interview pour la librairie Mollat : <http://www.mollat.com/livres/gil-marie-roland-barthes-lieu-vie-9782081244436.html>.
***Roland Barthes, extrait de son Journal dans la revue Existences (du sanatorium
 « Fondation Santé des Étudiants » de Saint Hilaire du Touvet), juillet 1942 : <http://www.gidiana.net/articles/­GideDetail3.1940.5.htm>. 


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À venir

Quand?
21 Jan 2020
Quoi ?
Conférence
« Gide et l'affaire Dreyfus »
Où ?
Mairie du Onzième (12, place Léon Blum), Bibliothèque Parmentier



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