09 Jui 2014

C’est à nouveau du côté juridique que notre regard se porte aujourd’hui pour parler de Gide avec Probe et libre, Un écrivain juré d’assises de Sophie Képès (Buchet/Chastel, 2013). Dès les débuts de cet ouvrage de 147 pages, l’auteure insiste sur la nécessité de mettre en garde le lecteur face à la complexité d’un sujet délicat, celui du rôle de juré d’assises. Précaution prise sous couvert de la sagesse d’un maître en la matière, André Gide, pour qui, dans les Souvenirs de la cour d’assises, « en général, ici comme ailleurs, la violence des convictions est en raison de l’inculture et de l’inaptitude de la critique ». Ce point de vue est fort à propos à en croire Sophie Képès qui met au jour son expérience de jurée en parallèle avec la conception gidienne de cette fonction éphémère.

Grâce à la présentation réalisée par Véronique Nahoum-Grappe dans la préface (anthropologue, et elle aussi jurée d’assises au début des années 2000), le lecteur fait connaissance avec Sophie Képès, romancière, scénariste et enseignante. Une présentation essentielle au vu du témoignage troublant de procès se tenant dans la douleur des victimes. L’originalité de ce livre repose tant sur l’expérience propre de l’auteure, que sur l’agencement de l’opus composé d’un prologue, de dix chapitres, puis d’une réflexion sur l’« évolution de la cour d’assises un siècle après André Gide ». L’ensemble se veut une plongée au cœur d’un intime soumis à des règles de droit très strictes, un acte intime auquel tout un chacun peut se retrouver prendre part dès lors que le sort en a ainsi décidé, comme cela est rappelé dans ce livre.

Dans la préface, l’auteure insiste sur le fait qu’« une cour d’assises n’est pas […] comme une pièce de théâtre : il n’y a pas d’auteur ici, pas de signature en bas de la phrase bien dite ». En effet, le juré se retrouve enfermé dans un univers où à la parole se joint le sentiment d’une « claustration », bien loin de la « cacophonie » assourdissante de la rue.

Tout au long de l’ouvrage, tout en mettant en avant sa propre expérience, Sophie Képès revient à Gide qui apparaît comme un guide, notamment en raison de cette double expérience commune : celle de juré et d’écrivain : « … si en 1912 André Gide a tant désiré être juré d’assises, c’est aussi, sans doute, parce qu’il était écrivain ». Cependant, elle souligne quelques différences entre son rôle et celui de Gide, notamment lorsqu’il est question de la peine de mort, abolie en 1981. La distinction apportée par cette abolition implique un regard différent des multiples condamnations possibles, puisque nous sommes lecteurs de plusieurs affaires où « la vérité n’existe pas, seule l’opinion prévaut ».

probe libre

Dans cet opus, malgré les révélations faites au lecteur, l’auteure prend soin de ne jamais violer la loi, car le juré a : « l’interdiction […] de raconter le délibéré et [que] le vote [l’]empêche de livrer des détails ». Ainsi, les prénoms sont modifiés, et certains détails sont sciemment omis, mais ce qui revient sans cesse, c’est le spectre d’André Gide, du maître qui conjugua à la perfection ces deux fonctions : juré et auteur.

Enfin, dans le dernier chapitre, c’est bel et bien l’évolution de la cour qui est passée au crible, avec une même « ignorance et inhibitions de jurés », que nous soyons en 1912 ou en 2013. Cependant, malgré ces mêmes réserves, Sophie Képès apporte un nouveau regard sur cette fonction, insistant notamment sur l’évolution de l’instant du délibéré : « Il n’y a plus de chef du jury. […] Il y a moins de fuites et le secret des débats semble mieux respecté qu’en 1912. […] Les connaissances en matière de psychologie et les techniques de la médecine légale ont, elles aussi, considérablement progressé, modifiant le regard du citoyen juré sur cette expérience marquante, sa manière d’y réagir et, pour l’auteur, de ce livre, de la restituer ». Mais au fond, le dernier message que nous livre l’auteure, et que nous aurions également pu retrouver chez Gide est que, face aux crimes, « la justice [demeure] imperturbable », et continue d’agir guidée par ses règles et ses codes. 


Justine Legrand



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