16 Avr 2020

AMITIÉ ET ENGAGEMENTS

Deux interventions autour d’André Gide et de Rainer Maria Rilke 
Médiathèque de Saint-Maurice, le 11 mars 2020

Le 11 mars dernier, quelques jours avant que les mesures liées au Coronavirus ne bouleversent notre quotidien, une manifestation littéraire autour d’André Gide et de Rainer Maria Rilke a été organisée à la Médiathèque du Valais de Saint-Maurice. L’événement s’est déroulé en deux temps, un entretien dans le « Salon bleu » proposé par la Fondation Rilke, en collaboration avec la Fondation Catherine Gide, et une conférence de Paola Codazzi autour des engagements gidiens. 

André Gide et Rainer Maria Rilke : une amitié 

Dans un premier temps, Brigitte Duvillard (directrice de la Fondation Rilke) et Charlotte Butty (chargée de mission à la Fondation Catherine Gide et commissaire de l’exposition « André Gide et l’Afrique-Équatoriale française » alors présentée à la Médiathèque) – ont invité le public à les rejoindre pour un « Salon bleu ». Cette manifestation itinérante de la Fondation Rilke tient son nom d’un assortiment de meubles – actuellement en possession de l’institution – sur lesquels le grand poète praguois s’est assis lorsqu’il rendait visite à son amie valaisanne Jeanne de Sépibus. Installées au centre de ce fameux salon, les deux intervenantes ont animé une lecture commentée visant à mettre en lumière l’amitié qui a lié André Gide et Rainer Maria Rilke. Laissant la parole à ces deux figures mythiques de la littérature du début du XXe siècle, elles ont choisi un éventail de lettres illustrant différents aspects de leur relation. 

La traduction est au cœur de la relation entre l’écrivain francophone et le poète germanophone. En 1911, un an après leur rencontre, Gide fait paraître une traduction d’un extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge dans La NRF (n° 11). Une présentation de Rilke, alors peu connu dans l’Hexagone, par la Luxembourgeoise Aline Mayrisch, accompagne cet extrait. De son côté, Rilke traduit Le Retour de l’enfant prodigue, œuvre de transition de Gide, publiée entre L’Immoraliste (1902) et La Porte étroite (1909). 

Le conflit qui déchire l’Europe entre 1914 et 1918 oblige Rilke à quitter la Ville lumière, où il avait élu domicile. Sa longue absence engendre la saisie de son appartement et la mise en vente de tous les biens qui s’y trouvaient. Il confie ses malheurs à Stefan Zweig, qu’il rencontre à Vienne. L’essayiste autrichien met en marche son réseau pour lui venir en aide. Il contacte Romain Rolland qui en informe ensuite André Gide, alors à Paris. Ce dernier fait tout son possible pour sauver les biens de Rilke, mais il arrive trop tard. Il parvient néanmoins à récupérer des malles contenants les papiers personnels du poète grâce à la concierge de l’immeuble. Au lendemain de la guerre, il invite Rilke à venir les chercher dans le sous-sol de la libraire Gallimard. 

La thématique de la traduction reprend au début des années 1920. André Gide verrait en effet d’un bon œil la traduction de ses Nourritures terrestres par Rilke – depuis installé dans la commune valaisanne de Sierre. Ce dernier décline la proposition de Gide avec diplomatie. Retiré dans sa résidence – le Château de Muzot, offert par une famille de mécènes –, il est absorbé par l’achèvement de ce qui deviendra son chef d’œuvre, les Élégies de Duino (1923). Il se souvient sans doute avec une once de rancœur de la proposition de traduction de La Chanson de l'amour et de la mort du cornette Christophe Rilke que Gide lui avait fait en 1914. Une traduction que le Français n’a finalement jamais mené à terme. 
Rilke préfère traduire certaines œuvres de son ami Paul Valéry, à qui il voue une profonde admiration et dont il se sent plus proche. 

Ces projets avortés ou déclinés ne nuiront pas à l’amitié des deux hommes. En 1922, Rilke cherche un moyen d’envoyer Pierre Klossowski – fils de sa compagne Baladine Klossowska et frère aîné du futur peintre Balthus – à Paris afin de parfaire son éducation. Il n’hésite pas à s’adresser à Gide pour lui trouver une place dans un établissement scolaire ainsi qu’un logement. Le Français se démène et fini par décrocher une place à l’École du Vieux-Colombier pour le protégé de Rilke. Il prendra le jeune Polonais sous son aile dès son arrivée dans la capitale. 

À plusieurs reprises, Gide invite son ami pragois aux Décades de Pontigny, important lieu de rencontres des intellectuels européens. Mais Rilke, étranger à tout sentiment d’appartenance nationale, ne donnera jamais suite à ces multiples invitations. 

Sa mort, le 30 décembre 1926, met fin à l’amitié entre les deux hommes dont les « relations n’ont pas été uniquement littéraires, mais aussi, mais surtout, amicales[1] ».

« Autour de quelques engagements gidiens »

La manifestation s’est poursuivie par la conférence de Paola Codazzi. La dynamique postdoctorante à l’Université de Haute-Alsace s’est déplacée dans la petite cité valaisanne afin de proposer deux interventions autour de l’engagement gidien.

Dans une première conférence, ouverte au public et dont il sera ici question, Madame Codazzi s’est intéressée à « quelques engagements gidiens ». Dans une deuxième conférence, réservée aux étudiants du lycée-collège de l’Abbaye, elle s’est concentrée essentiellement sur Voyage au Congo et Retour du Tchad. Ces interventions ont été organisées dans le cadre de l’exposition itinérante « André Gide et l’Afrique-Équatoriale française » présentée du 15 janvier au 14 mars 2020 à la Médiathèque de Saint-Maurice.

Au travers de plusieurs exemples, Paola Codazzi a illustré les engagements qui ont marqué la vie et l’œuvre d’André Gide. Jeune écrivain, il a soif de découvertes. Il cherche à se libérer de la morale protestante qui a marqué son éducation et part découvrir le monde. C’est lors de la Grande Guerre qu’il découvre le visage de la misère. Aux côtés de son amie Maria van Rysselberghe, l’écrivain vient en aide aux réfugiés arrivant de Belgique et du Nord de la France. Cette expérience intense lui fait réaliser que des responsabilités incombent à son statut privilégié. Cette prise de conscience le pousse à s’engager pour les causes qui lui semblent justes – qu’il s’agisse de la réconciliation franco-allemande ou de la défense des peuples opprimés.

Pour « l’inquiéteur », comme il aime se définir, il est question "d’assumer le plus possible d’humanité" et de faire preuve d’une honnêteté sans faille. Il a ainsi ouvert la voie à toute une génération d’intellectuels, notamment Jean-Paul Sartre, qui considère son aîné comme un « point de repère ».

Cette manifestation en deux temps a permis de mettre en valeur un André Gide engagé, tant dans la sphère publique que dans sa sphère intime. L’écrivain ose prendre la parole pour dénoncer l’oppression et l’homme n’hésite pas à donner de lui-même pour venir en aide à ses amis. En résulte l’image d’un artiste courageux, sincère et profondément humain.

Charlotte Butty 

gide rilke

Paola Codazzi, 11 mars 2020, Médiathèque de Saint-Maurice.



[1]  Lettre d’André Gide à Renée Lang, 03-10-1947, dans Rainer Maria Rilke et André Gide, Correspondance 1909-1926, introduite et commentée par Renée Lang, Paris, Corrêa, 1952, p. 254.



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