2012 semble bien être l’année Gide par excellence. Dans le cadre de l’agrégation (Cf. post « Gide au programme »), Pierre Masson, Jean-Michel Wittmann et Aude Laferrière ont collaboré à la réalisation d’un ouvrage paru cet été aux PUF, dans la série « XXe siècle français », ouvrage consacré exclusivement au roman Les Faux-monnayeurs de Gide.

Cet opus de 176 pages se compose d’une introduction, de trois parties et d’une bibliographie sélective.
L’introduction se voulant d’ordre général permet au lecteur de saisir le souhait des auteurs dans le cadre de cette étude critique.
Les trois parties proposent chacune des analyses distinctes du roman.
La première partie, intitulée « Enjeux et jeux de l’écriture », rédigée par Pierre Masson, pose la question d’un Gide que l’on découvre dans son intime, avant d’analyser l’ambiguïté de ce roman d’apprentissage, et de développer les techniques d’écriture, ce que le Professeur Masson qualifie de « Poétique ».
La deuxième partie, « Un roman d’idées », réalisée par Jean-Michel Wittmann, s’intéresse à la question de la réflexion esthétique ainsi qu’à la notion d’individu et de politique dans le roman.
Enfin, la troisième partie est un travail plus pratique, se présentant sous la forme d’exercices proposés par Jean-Michel Wittmann et Aude Laferrière.

Dès l’introduction, Pierre Masson pose l’une des questions essentielles pour Gide : « écrire, un devoir ou un besoin ? », question qui rappelle le titre de l’ouvrage d’Alain Goulet paru en 2002 chez Corti : André Gide : Écrire pour vivre. En effet, écrire est pour Gide le cœur même de son existence, le leitmotiv de toute une vie, le lieu idéal pour que raisonnent ses idées.

La première partie, rédigée par Pierre Masson, met en avant l’esthétique du roman gidien. Après une présentation de Gide intime, dans laquelle l’auteur revient sur l’homosexualité de Gide et son mariage avec sa cousine Madeleine Rondeaux, nous plongeons petit à petit dans Les Faux-monnayeurs, sans que toutefois la critique ne se focalise exclusivement sur ce livre. Puis, Pierre Masson s’intéresse de nouveau à l’intime avec, cette fois, l’évocation de Marc Allégret et de sa fille Catherine Gide. Les élans gidiens et la conception de l’œuvre sont ici analysés avec finesse, l’auteur soulignant au passage que : « ce qui est vrai, c’est bien que tout l’univers imaginaire de Gide était construit sur une bipolarisation de son existence, entre une aspiration à jouir de la durée humaine, et un besoin de croire en un idéal immuable. »
Tout en effleurant la thématique psychanalytique, thématique récurrente dans cet opus, Pierre Masson pose plus loin la question de la construction romanesque, s’intéressant notamment à la déstructuration du temps et de l’espace, remarquant très justement le caractère spécifique de ce « roman de l’enfermement », où « l’homme n’a pas à choisir entre les éléments qui le composent, mais à s’efforcer de les faire cohabiter en lui ».
La deuxième partie de Jean-Michel Wittmann est consacrée aux idées émergentes dans le roman. Le livre est ici décrit comme un « arbre qui prolifère », c’est-à-dire comme un ensemble vivant dans lequel André Gide choisit non seulement de penser le politique mais aussi d’en dénoncer certains travers. En relevant que, pour Gide, « l’œuvre d’art, c’est une idée qu’on exagère », le Professeur Wittmann tend à mettre en avant le caractère protéiforme de l’œuvre : œuvre non sans ironie mais où, malgré tout, les réflexions esthétiques et politiques demeurent de sérieuses pistes explorées par la plume gidienne.
D’un point de vue esthétique tout d’abord, « le seul point de vue duquel il faille se placer » comme Gide l’appelait de ses vœux, est un point savamment traité par Jean-Michel Wittmann qui revient sur cet élément « significatif [faisant] que Gide ait pu présenter Les Faux-monnayeurs comme son premier et unique roman, [puisque] le roman est longtemps resté pour lui une référence, à la fois modèle et repoussoir », et que selon Gide « le roman, tel que je le reconnais ou l’imagine, comporte une diversité de points de vue, soumise à la diversité des personnages qu’il met en scène ; c’est par essence une œuvre déconcentrée ».
Cette question du genre est une question essentielle qui ouvre la voie à celle de la morale, mais aussi et surtout à celle de l’individu. En effet, il convient d’établir une distinction claire entre l’individu, celui qui se voit défendu, et l’individualisme, en référence à l'immoralisme. Car penser l’individu, c’est par extension s’intéresser à la société, et donc à la politique. Un point fouillé par Jean-Michel Wittmann, qui éclaire ici en profondeur le lecteur notamment sur la notion de groupe et d’individu, et plus particulièrement sur le nationalisme.
La troisième et dernière partie de ce livre est un ensemble d’exercices, de cas pratiques répondant aux impératifs du concours et pour lesquels l’œuvre n’est finalement plus qu’un support, qu’un cas d’études : nous y retrouvons ainsi une dissertation, une leçon sur « la pureté dans Les Faux-monnayeurs », une étude littéraire et une explication de texte par Jean-Michel Wittmann, et une étude grammaticale et stylistique ainsi qu’une question de grammaire sur l’explication de texte par Aude Laferrière.

La bibliographie sélective proposée par Jean-Michel Wittmann offre une présentation de quelques-uns des ouvrages critiques sur Gide et plus spécifiquement sur Les Faux-monnayeurs

Nous saluons donc la réalisation de cette nouvelle étude sur l’unique roman gidien, critique approfondie et qui permet au novice de saisir Les Faux-monnayeurs non pas comme une œuvre d’art servant seulement l’art, mais bien comme un texte essentiel dans la carrière gidienne tant par son style que par l’influence d’idées qui s’y retrouvent, ainsi que par la multitude de personnages évoluant là où finalement « la vie […] n’est qu’une comédie », comme l’écrit Gide.

Justine Legrand

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